Combien de temps peut encore durer le conflit dans le Golfe ?

Après un mois de calme relatif en août, les États-Unis ont repris leurs frappes en Iran, Téhéran a riposté sur des bases américaines au Moyen-Orient et les Houthis contrôlent désormais le détroit de Bab el Mandeb. Si ces opérations militaires semblent jusqu’ici mesurées, cette escalade menace de plonger la région dans un nouveau cycle de violence en raison de l’impasse persistante dans la négociation américano-iranienne.

En réalité, Donald Trump est pris entre deux contraintes : poursuivre la guerre entraînerait des coûts importants, mais y mettre fin sans résultat probant l’exposerait aux critiques d’une large partie de la classe politique et médiatique américaine à la veille des élections de mi-mandat. Sur le fond, le problème est que l’administration Trump refuse d’admettre qu’une véritable désescalade nécessiterait certains compromis avec Téhéran. Pour le moment, elle privilégie donc la « guerre économique » contre l’Iran , avec un nouveau train de sanctions – touchant cette fois-ci les partenaires commerciaux de Téhéran – portant sur l’or, la technologie, les actifs numériques, l’aviation et le transport maritime. Or il est clair que la Chine, la Russie et l’Inde en particulier ne se soumettront pas à ces nouvelles contraintes.

En outre, la difficulté de cette stratégie est que pour Téhéran, ce qui compte avant tout est le maintien du régime, quelles que soient les sanctions économiques et financières, les menaces de destruction et les conflits militaires. Les Gardiens de la Révolution au pouvoir préfèreront se battre jusqu’au bout plutôt que de capituler : car leur avenir est lié à celui du régime. Par ailleurs, l’Iran semble convaincu qu’il est en position de force face aux Etats-Unis et que, avec le temps, la détermination politique de Washington faiblira en premier.

La réalité est que faire chuter le régime iranien exigerait du temps, un engagement politique soutenu, une capacité à absorber des pertes humaines, des coûts économiques majeurs et d’énormes ressources militaires. Or les pays du Golfe – qui sont les premières victimes du conflit – ne pensent pas que l’administration Trump soit prête à un tel effort. C’est ce qui explique leur frustration et leur interrogation sur l’intérêt de continuer à abriter les installations militaires américaines dans la région, qui sont autant de cibles pour Téhéran. Ces États se sentent plus vulnérables qu’avant la guerre et leurs économies ont été durement touchées, à des degrés divers il est vrai : fortement au Qatar et à Dubaï, moins ailleurs… jusqu’aux frappes des milices irakiennes pro-iraniennes sur l’oléoduc saoudien débouchant à Yanbu, qui a arrêté momentanément l’exportation de pétrole saoudien. La conclusion que ces pays en tirent est que la protection américaine demeure indispensable, mais qu’elle est désormais insuffisante. Ce qui a conduit l’Arabie Saoudite à signer le 7 août dernier un accord de défense avec le Pakistan et la Turquie, afin de diversifier ses options de sécurité.

Téhéran n’a pas mal accueilli ce pacte car il reflète d’une certaine façon  la fin du monopole américain dans le Golfe et ouvre la voie à un arrangement éventuel entre pays de la région. Les États du CCEAG ont certes toutes les raisons de rester méfiants à l’égard du régime de Téhéran, mais l’Iran restera leur voisin et ils sont conscients de leur vulnérabilité face à sa capacité de nuisance. Quant à la République Islamique, elle se satisfait que ses voisins sortent progressivement de la tutelle de Washington. Le conflit lui a donné en outre une arme de dissuasion redoutable avec le blocage du détroit d’Ormuz et elle accentue actuellement la pression en poussant les Houthis du Yémen à entraver la circulation maritime dans le détroit de Bab el Mandeb.

En somme, le président Trump tente de sortir d’un conflit dans lequel rien de ce qu’il espérait ne s’est produit, tandis que presque tout qu’il voulait éviter s’est au contraire concrétisé. L’Iran semble, en revanche, plus déterminé que Washington à poursuivre le conflit et à tirer profit de la conjoncture politique et économique actuelle aux Etats-Unis et dans le monde pour dégager des avantages stratégiques d’une série d’erreurs de calcul et de faux pas américains. Dans les circonstances actuelles, le manque de confiance réciproque est si profond, et les divergences de perception quant à l’issue stratégique du conflit et à l’équilibre relatif des forces si grandes, qu’il est pratiquement impossible de réaliser de réels progrès dans les négociations, malgré les efforts du Pakistan et des pays du Golfe. Seule la Chine – premier acheteur de brut iranien – aurait un moyen de pression sur Téhéran, car elle souhaiterait voir baisser les prix du brut et sécuriser les voies de circulation maritime, mais est-ce que Pékin (et Moscou) agiront pour sortir les États-Unis du guêpier dans lequel Netanyahou a entraîné Trump ? En effet, la perte de crédibilité de la puissance américaine conforte la campagne anti-occidentale de ces deux pays.

En attendant, même si les protagonistes américain et iranien ne souhaitent pas une confrontation étendue, l’impasse actuelle dans les négociations fait que nous nous dirigeons peut-être vers une « nouvelle normalité » faite d’attaques de représailles entre les deux camps, qui ne résolvent rien et ne font qu’accroître les tensions et prolonger le conflit. Est-ce que les prochaines élections aux Etats-Unis et en Israël permettront de changer la donne ? Est-ce que les Chinois essaieront de jouer les médiateurs ? On peut l’espérer, mais rien n’est sûr.

À ce stade, certaines premières conclusions apparaissent déjà :

  • Les bouleversements nés de cette guerre sont profonds, rebattant les cartes et affaiblissant l’ordre américain dans la région. Les accords d’Abraham sont pour l’heure une victime de ce conflit.
  • La posture hégémonique d’Israël et son abandon de toute velléité de compromis avec les Palestiniens isolent ce pays et mettent à mal le projet trumpien d’une « OTAN arabo-israëlienne » contre l’Iran, car les pays de la région se méfient désormais de leurs deux voisins. Les tergiversations de Trump les amènent cependant à coopérer plus ou moins discrètement avec Israël dans le domaine de la sécurité.
  • La guerre israélo-américaine a eu pour résultat de faire passer le détroit d’Ormuz sous le contrôle de leurs ennemis iraniens et il faudra du temps pour établir des voies alternatives pour l’exportation du pétrole.
  • Les pays du Golfe rêvent qu’un jour le régime iranien ne soit plus là, mais le réalisme les conduit de facto à espérer désormais un changement à l’intérieur du régime.
  • L’Iran veut imposer une nouvelle architecture de sécurité régionale, comportant des relations apaisées avec ses voisins arabes – si possible en les dominant – grâce à une présence militaire américaine allégée. En a-t-il cependant les moyens ?
  • Sur le plan économique, la région expédie moins de la moitié de son niveau de pétrole d’avant guerre et, depuis six mois, un équilibre s’est établi entre une offre amputée, une demande affaiblie (notamment de la part de la Chine) et la mobilisation des stocks ;  ce qui a amorti le choc pétrolier, mais cet équilibre est précaire.

Le Moyen-Orient est en réalité en pleine reconfiguration. Toutefois l’issue des bouleversements en cours n’apparaît pas encore clairement, et on ne peut exclure que les tensions actuelles durent encore un certain temps.

Par Bertrand Besancenot