« Première lecture, on se compte. En décembre, il faudra trancher autour d’un compromis qui fonctionne ». En une formule, le Premier ministre Sébastien Lecornu a résumé sa stratégie : laisser l’Assemblée défaire son budget en octobre, pour mieux négocier un accord de non-censure en fin d’année.
Rejet en commission, motion socialiste écartée, premiers revers en séance : le Premier ministre encaisse sans broncher. Car le dernier budget du quinquennat d’Emmanuel Macron se joue moins dans l’hémicycle que dans la campagne présidentielle. Chaque groupe y défend son programme et son candidat ; aucun ne veut porter un budget d’austérité, aucun ne veut hériter d’un pays sans budget. Entre le PS qui entretient l’ambiguïté et le RN qui temporise, Matignon cherche une majorité de circonstance. Elle n’existe pas encore.
Un budget de sauvegarde
Un an après avoir arraché le budget 2026 au prix de la suspension de la réforme des retraites, Sébastien Lecornu rejoue la même partition, dans un décor plus hostile encore. L’an dernier, l’Assemblée nationale avait rejeté la partie recettes du PLF par 404 voix contre 1. La copie initiale était partie au Sénat, avant une loi spéciale, un 49.3 en janvier et une promulgation le 20 février seulement.
Présenté en Conseil des ministres le 1er octobre et déposé à l’Assemblée nationale le 6, le Premier ministre a fixé deux lignes rouges au budget : un déficit ramené à 5 % du PIB et la stabilité fiscale à la veille de l’élection. Pour 54 milliards d’efforts, il assume des mesures impopulaires, du gel du point d’indice à la sous-indexation des pensions. Dans sa lettre aux socialistes du 13 octobre, il revendique un budget « le plus réversible possible », pour ne pas « préempter » le débat présidentiel et leur refuse une lettre rectificative, laissant ainsi la date limite constitutionnelle au 18 décembre minuit avant la possibilité d’activer les ordonnances.
La méthode, elle, n’a pas changé. Le 17 septembre, le Premier ministre promettait de n’utiliser ni le 49.3 ni les ordonnances, sauf « obstruction parlementaire ». Une clause de sortie que personne n’a prise pour autre chose.
Les oppositions : chacun joue sa présidentielle
Le PS ne veut plus être le pivot. Pièce maîtresse du compromis budgétaire de 2026, le parti à la rose refuse cette fois de jouer les béquilles du gouvernement. À six mois de la présidentielle, tout juste sorti de ses primaires, soutenir une nouvelle fois un budget Lecornu serait politiquement coûteux pour un parti qui dispute à Jean-Luc Mélenchon le leadership de la gauche, tandis que Raphaël Glucksmann s’impose seulement comme un concurrent dans les sondages.
Un bras de fer fiscal. Depuis septembre, le PS durcit le ton : contre-budget de 39,5 milliards d’euros de recettes nouvelles, menace de censure, puis motion de rejet préalable le 13 octobre. En réponse, Sébastien Lecornu rappelle les compromis passés et propose des discussions sur plusieurs sujets, tout en refusant toute hausse d’impôts et la taxe Zucman. La motion a échoué, mais le PS maintient la pression : sans geste sur la justice fiscale, pas de non-censure. Reste à savoir jusqu’où le parti est prêt à aller.
Le RN, arbitre bienveillant ? C’est le paradoxe de cet automne : le parti qui a fait tomber Michel Barnier est devenu le meilleur garant de la tenue du débat. Le 13 octobre, il a suffi d’une annonce de Jean-Philippe Tanguy, chef de file du RN sur le budget, pour sceller le sort de la motion socialiste, repoussée par 236 voix contre 149. Favorite des sondages, Marine Le Pen a fixé la ligne dès les journées parlementaires du Touquet. Elle préfère un budget « imparfait, opérationnel » à une loi spéciale, car une présidente fraîchement élue pourrait le réécrire en PLFR plus vite qu’un texte vierge. Le RN s’offre ainsi une posture de responsabilité, tout en martelant ses critiques.
LFI dans l’opposition frontale. Président de la commission des Finances, Éric Coquerel dénonce un « catastrophisme organisé » autour de la dette pour justifier l’austérité, et un risque récessif. Les Insoumis, comme les Écologistes, brandissent déjà la menace de la censure.
Le « socle commun » n’a plus de commun que le nom. Chacun de ses partis a désormais son candidat et son programme à défendre. Renaissance soutient le budget par pragmatisme, Gabriel Attal souhaitant le rendre « le moins mauvais possible », tandis que Horizons juge les économies insuffisantes et que LR dénonce les hausses d’impôts et réclame le rétablissement de la réforme des retraites. Malgré ces divergences, tous semblent privilégier un compromis a minima plutôt que la censure.
Le Sénat garde la dent dure. Gérard Larcher prévient que la Haute Assemblée n’acceptera pas de hausse de la fiscalité. Le Sénat n’a pas digéré l’accord passé l’an dernier avec le PS, au détriment de la copie sénatoriale, et compare l’état des comptes à une casserole déjà cramée. Les élections sénatoriales fraîchement passées, les points sur les collectivités territoriales seront scrutés de très près du côté du Palais du Luxembourg. À retenir : ce sera certainement la seule chambre à examiner l’ensemble du texte en séance publique, notamment sa deuxième partie, consacrée aux dépenses et très attendue par les secteurs économiques.
Une CMP moins à droite. Réunis à l’issue de la première lecture, la commission mixte paritaire doit tenter de trouver un accord entre députés et sénateurs. Souvent non-conclusive, cette année ne devrait pas faire exception. La particularité : les élections sénatoriales offrent une modification dans les équilibres. Si les socialistes ont perdu un siège de titulaire, c’est aussi le cas du groupe Les Indépendants. Le Saint Graal de ces places revient au CRCE-K et au RDSE, deux groupes politiques considérés de gauche. Ainsi en fonction du système de rotation à l’Assemblée nationale, le socle commun n’a plus de majorité. Difficulté supplémentaire donc.
Premier revers pour le gouvernement
Le ton a été donné en commission des finances. Le 9 octobre, la partie recettes y a été rejetée par 31 voix contre 3, après l’adoption de plus de 200 amendements qui, selon le rapporteur général Philippe Juvin (DR), creusaient le déficit d’une dizaine de milliards. Pour la quatrième année consécutive, la commission a désavoué la copie gouvernementale.
Les retraités, premier marqueur de campagne. En séance, le premier revers est tombé dès le 15 octobre : l’abaissement du plafond de l’abattement de 10 % sur les pensions a été supprimé par 116 voix contre 30.
Vers le même scénario que l’an dernier. Avec quelque 3 000 amendements en souffrance, le vote du 20 octobre sur la première partie paraît hors d’atteinte. Le PLF devra céder la place au budget de la Sécurité sociale, puis reprendre le 27 octobre. Pour Éric Coquerel (LFI), l’issue est écrite : rejet de la partie recettes ou examen inachevé, et dans les deux cas la copie initiale du Gouvernement transmise au Sénat le 17 novembre. Lecornu, lui, relativise : les premières lectures d’octobre sont celles où les forces politiques « se testent ».
49.3, ordonnances, loi spéciale : les portes de sortie
Faute de majorité absolue, aucun vote d’adoption n’est envisageable. Le vrai rendez-vous est donc fixé à décembre, quand s’ouvrira la fenêtre des ordonnances. Comme le rappelle le Premier ministre, l’an dernier, les compromis ne sont apparus qu’en décembre et en janvier.
Option n°1 : l’accord de non-censure. C’est le scénario recherché par Matignon. Un 49.3, adossé à la promesse d’une non-censure obtenue soit du PS, soit du RN, permettrait d’adopter le texte sans vote. Le prix à payer est connu : un geste de justice fiscale pour les socialistes, aucune hausse d’impôt pour le RN. Deux exigences difficiles à concilier.
Option n°2 : les ordonnances de l’article 47 de la Constitution. Jamais utilisées sous la Ve République, elles permettraient d’adopter le budget sans aucun vote à partir du 18 décembre, si le Parlement ne s’est pas prononcé dans les 70 jours. Le texte du PLF pour 2027 semble écrit en prévention de cette option. Trois inconnues demeurent : un rejet exprès vaut-il absence de décision ? L’ordonnance peut-elle reprendre des amendements ? Quelle est sa valeur juridique ? En pleine campagne, le coût politique d’un budget imposé sans vote serait considérable, une censure dès le texte suivant et l’expédition des affaires courantes jusqu’à l’élection présidentielle. L’inconnue supplémentaire : quid des décrets d’application dans un tel scénario ?
Option n°3 : la loi spéciale. Filet de sécurité déjà activé fin 2024 et fin 2025, elle autorise la perception des impôts existants et l’ouverture des crédits des « services votés ». Les mesures nouvelles du PLF seraient alors suspendues, et l’examen reprendrait en janvier, à trois mois du premier tour et à quelques semaines de la fin de la session parlementaire (fin février).
Sébastien Lecornu joue sa dernière partie à Matignon sur une ligne de crête pour donner un budget aux Français. Il doit offrir assez au PS pour l’empêcher de censurer, sans franchir les lignes rouges fiscales du RN et de la droite. Il doit aussi rassurer les marchés sans rallumer la colère sociale. Surtout, il doit convaincre des candidats qui ont tous intérêt à voir le budget passer, mais aucun à le voter. On flirte donc entre les affaires à suivre et les affaires courantes.
Par Margaux Leroy et Claire Calmels
