Fin août, les allées de Roland-Garros ont vibré au rythme d’une urgence inédite. Sur les courts où l’on célèbre d’ordinaire la performance individuelle, la Rencontre des Entrepreneurs de France a imposé un tout autre match sur le thème du « Courage ». Le courage de produire, d’investir, de décider, de regarder nos vulnérabilités en face.
Sous les tentes estivales, les discussions ont pris une tournure particulière. Une question revenait avec insistance : comment continuer à produire et à investir lorsque l’énergie, les matières premières, les technologies et les chaînes logistiques sont devenues des instruments de puissance ? Notre regard sur les échanges mondiaux est devenu plus réaliste mais surtout, notre conception de la souveraineté a changé. Nous sommes passés d’une logique de conquête à une culture de la résilience. À quelques mois de la présidentielle de 2027, le monde économique a envoyé un message clair aux futurs candidats : la France n’a plus les moyens des grands discours sur sa puissance, elle doit d’urgence réduire ses vulnérabilités.
Un environnement international structurellement violent
Pendant des décennies, la souveraineté économique a consisté à faire émerger des champions nationaux et conquérir des parts de marché. Les aléas géopolitiques étaient perçus comme des événements marginaux.
Ce temps est révolu. La mondialisation n’est pas soudainement devenue un rapport de force, elle l’a toujours été. Mais l’Europe accepte enfin de regarder la réalité en face. Les échanges commerciaux sont désormais ouvertement utilisés comme armes politiques, qu’il s’agisse de chantage aux approvisionnements en gaz ou en terres rares, de sanctions économiques ou de contrôle strict sur les technologies critiques.
Face au protectionnisme américain et chinois, et à la fragilité de nos routes maritimes qui restent sous tension, le cadre traditionnel des échanges s’est effondré. Les interventions de la directrice générale de la DGSI, Céline Berthon, le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon ou le PDG de Dassault Aviation, Eric Trappier, l’ont rappelé avec sévérité : la frontière entre économie et sécurité nationale s’est effacée.
Une usine française peut être mise à l’arrêt du jour au lendemain par le blocage d’un détroit, un embargo ciblé sur un composant électronique ou la flambée brutale du coût de l’énergie. L’environnement des entreprises s’est radicalement durci : un patron se bat maintenant quotidiennement contre des événements géopolitiques violents qui lui échappent totalement.
Dans ce contexte, la définition de la souveraineté a basculé. L’objectif n’est pas de se couper du monde, mais d’atténuer nos vulnérabilités. Être souverain, c’est d’abord s’assurer qu’aucune puissance étrangère ne puisse neutraliser notre activité économique du jour au lendemain.
Sécuriser nos actifs plutôt que chercher à tout produire
Lors de la session « Produire ou Périr ? » la REF a posé une question essentielle : voulons-nous encore produire en France et en Europe ? Produire suppose des prix de l’énergie compétitifs, des compétences, des infrastructures et des délais administratifs compatibles avec l’investissement.
Si la souveraineté industrielle se construit dans les usines, les laboratoires, les ports, les réseaux électriques, les centres de données… elle se joue aussi dans notre capacité à recycler davantage. Les débats de la REF sur l’économie circulaire ont rappelé qu’une matière première récupérée en Europe peut devenir un instrument de souveraineté au même titre qu’une nouvelle capacité de production.
La France dispose encore de forces considérables. Elle bénéficie d’une production électrique largement décarbonée et de capacités pilotables importantes. Elle possède des ingénieurs et des chercheurs de haut niveau, des entreprises exportatrices et des filières industrielles capables d’innover. Mais ces atouts ne produiront leurs effets que si nous acceptons de les inscrire dans une véritable stratégie.
Relocaliser intégralement n’est ni possible ni souhaitable. La priorité est ailleurs. Elle nécessite de diversifier les fournisseurs, sécuriser les chaînes critiques, développer les capacités européennes lorsque cela est justifié et construire des partenariats solides avec des pays de confiance. La véritable stratégie consiste à choisir ses dépendances et à les diversifier plutôt que de les subir. C’est le seul moyen aujourd’hui de sécuriser l’accès aux métaux critiques, aux semi-conducteurs ou encore aux composants essentiels de nos médicaments.
Ce que le monde économique attend des candidats
Face à ce niveau de risque géopolitique, l’entreprise ne peut agir seule. C’est ici que l’interpellation politique de La REF prend toute sa force. Les auditions et échanges engagés avec les figures politiques de premier plan ont été révélateurs. Le monde économique n’attend plus de l’État qu’il soit un simple distributeur de subventions. Les limites budgétaires du « quoi qu’il en coûte » sont atteintes.
Ce que les entreprises réclament, c’est un État stratège et un allié. Les futurs dirigeants devront proposer une véritable diplomatie économique lucide et offensive. Cela implique des accords bilatéraux musclés pour sécuriser nos approvisionnements en matières premières. Cela exige un protectionnisme assumé aux frontières de l’Europe, avec des clauses miroirs strictes et un arsenal législatif inflexible pour contrer les ingérences étrangères. Le politique doit bâtir un cadre protecteur et prévisible pour notre industrie.
Le véritable courage politique de 2027 sera de s’appuyer sur nos atouts pour rester pleinement inséré dans le commerce mondial, en se donnant les moyens juridiques, industriels et diplomatiques de ne plus se faire imposer les règles du jeu.
La création d’une agence européenne chargée de la sécurisation des ressources critiques, capable de négocier en bloc des contrats d’approvisionnement long terme, de constituer des stocks stratégiques partagés et d’adosser notre diplomatie à nos besoins industriels, pourrait être une étape.
C’est maintenant au politique d’élever notre diplomatie au niveau des menaces du siècle.
Par Cécile Delique
