17 octobre : anti-tout, pro-rien

Le 17 octobre, plusieurs centaines de milliers de Français ont défilé contre la vie chère. En marge des cortèges, dans la journée puis dans la soirée, des hôtels de ville brûlaient et des milliers de commerces étaient pillés. Entre la colère sociale et la casse, il n’y a pas continuité mais rupture, et c’est cette rupture qu’il faut regarder en face.

La journée avait pourtant tout d’une mobilisation sociale classique. 550 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs, plus d’une centaine de défilés, des lycéens, des étudiants, des salariés, des syndicats et d’anciens Gilets jaunes réunis autour du pouvoir d’achat et des services publics. Dans la plupart des villes, les cortèges se sont déroulés sans incident. En marge des cortèges, dans la journée comme dans la soirée, le bilan est d’une autre nature : 2 397 personnes interpellées, près de 1 000 policiers et gendarmes blessés, dont 7 grièvement, et environ 3 000 commerces vandalisés selon la Fédération du commerce et de la distribution. À Limoges, l’hôtel de ville inauguré en 1883 a été incendié et en grande partie perdu. À Marseille et à Lille, les mairies ont été forcées ; à Bordeaux, la résidence de la préfète a été saccagée ; à Lyon, un office de tourisme a brûlé ; à Paris, un bureau de poste a été pillé. Du côté des manifestants aussi, la journée laisse des traces : à Saint-Étienne, un lycéen de 17 ans a perdu une main, et l’IGPN a été saisie.

Les lectures n’ont pas tardé, et elles étaient, comme en 2023, sans surprise. Pour les uns, la casse prolongerait la colère sociale ou trahirait un maintien de l’ordre défaillant. Pour les autres, elle signerait la main d’une ultragauche organisée, voire la complaisance d’une partie de la gauche à six mois de l’élection présidentielle. Chacun y trouve la confirmation de ce qu’il pensait la veille. Les faits deviennent alors une ressource plutôt qu’une source de réflexion.

Ce qui frappe, pourtant, c’est l’absence de lien entre la revendication et la cible. On manifestait contre la vie chère ; on a pillé des boutiques de luxe et de vêtements de sport, et brisé les vitrines de commerçants qui subissent eux-mêmes la hausse des prix. On réclamait des services publics ; on a incendié une mairie, forcé deux autres, saccagé une poste. La casse n’a pas porté la revendication, elle l’a recouverte. Dès le lendemain, on parlait de Limoges, et plus du pouvoir d’achat.

Il n’y a pas « les casseurs », il y a des casseurs. Les premiers éléments en distinguent au moins trois familles : des groupes d’ultragauche pratiquant la tactique du black bloc, venus pour l’affrontement ; des groupes mobiles organisés, équipés de scooters et parfois de faux brassards de police, qui ont visé méthodiquement le luxe, la téléphonie ou le jeu vidéo ; des pilleurs d’opportunité enfin, arrivés une fois les forces de l’ordre parties. S’y ajoute un accélérateur nouveau : un influenceur qui appelait à l’émeute sur une plateforme de streaming a été placé en garde à vue. La comparaison avec 2023 est éclairante. Lors des émeutes qui avaient suivi la mort de Nahel, mairies, écoles et commissariats avaient déjà été pris pour cible, et les pillages avaient déjà gagné les centres-villes. Mais l’âge moyen des interpellés était alors de 17 ans. Cette fois, ce sont très majoritairement des hommes jeunes, de 18 ans à la trentaine ; à Paris, les mineurs représentent environ un quart des 557 gardes à vue. Surtout, l’étincelle n’est plus un drame mais une mobilisation sociale, dont la casse s’est emparée. Les mêmes gestes, une violence exacerbée, des auteurs plus âgés, et une cause qui n’est pas la leur.

D’une émeute à l’autre, la matrice reste la même, et la sociologie la connaît bien : l’anomie. Émile Durkheim désignait ainsi l’état d’une société où « les désirs individuels ne sont plus bornés » par les cadres communs, et où l’individu choisit « l’isolement ou même la prédation plutôt que la coopération ». Le pillage en est l’expression la plus nette : l’accès à la consommation sans passer par la règle commune du travail. À l’anomie s’ajoute le nihilisme, au sens premier du terme : détruire sans rien demander, casser pour casser. Les casseurs du 17 octobre sont anti-tout et pro-rien. Même le black bloc, qui se pense politique, ne porte aucune proposition discutable ; sa revendication tient tout entière dans le geste. Ces logiques différentes se rejoignent dans le choix des cibles. Une mairie, une poste, une préfecture sont les lieux où le collectif prend une forme concrète. S’y attaquer, c’est refuser de faire société.

Anti-tout, d’abord. Les casseurs ne visent pas un adversaire identifié : ils frappent indistinctement la mairie et la boutique, la préfecture et le petit commerce, le commissariat et le bureau de poste. Ce qu’ils rejettent, ce n’est pas une politique ou un gouvernement, c’est l’ensemble de ce que la société leur propose : l’école, le travail, la règle commune, l’autorité, les institutions, le lien social au-delà de la bande. Pro-rien, ensuite. Aucune banderole, aucun mot d’ordre, aucune revendication n’accompagne la casse ; elle ne réclame ni réforme, ni alternative, ni avenir. C’est ce qui la distingue radicalement des manifestants qu’elle a parasités : eux étaient contre la vie chère, mais pour des salaires, des services publics, une école. Une révolte s’oppose à un ordre au nom d’un autre ; la casse du 17 octobre ne s’oppose à rien de précis et ne propose rien du tout. Anomie et nihilisme se rejoignent ici, se confortent l’un l’autre et finissent par se confondre.

Ce n’est donc pas la colère qui produit la casse. Les centaines de milliers de manifestants du 17 octobre étaient en colère, et ils n’ont rien cassé. La pauvreté ou l’origine n’expliquent pas davantage ce basculement à elles seules. Il serait cependant tout aussi faux de nier le poids du déterminisme social. Là où la famille, l’école, l’animation et l’apprentissage d’un métier n’ont pas joué leur rôle intégrateur, il n’est pas inéluctable mais beaucoup plus facile qu’ailleurs de glisser vers la délinquance, et beaucoup plus difficile de s’inventer ce que Malraux appelait un « anti-destin ». La nouveauté tient à ce que les réseaux sociaux offrent désormais une instance de socialisation de substitution, qui valorise la transgression filmée et donne à l’émeute une audience instantanée.

La première victime de cette casse est le mouvement social lui-même. Les images de Limoges ont effacé celles des cortèges, et les syndicats, qui appellent à une nouvelle journée de grève le 5 novembre, devront désormais prouver qu’ils tiennent leurs défilés. Les élus locaux sont en première ligne : la mairie reste le premier visage de la République, et donc la première cible de ceux qui la rejettent.

Reste la réponse, et elle commence par des questions. Comment répondre à ceux qui ont déjà basculé ? Une justice rapide et des peines réellement exécutées suffiront-elles, ou faut-il y ajouter un suivi individualisé des auteurs, leur responsabilité financière, des mesures éducatives qui éloignent les plus jeunes de leur bande ? Comment démanteler des groupes organisés qui se retrouvent d’un cortège à l’autre, et que faire des appels à l’émeute diffusés en direct sur les plateformes ? Comment, dans le même temps, garantir le droit de manifester et faire la lumière sur les blessures subies par des manifestants, sans quoi la fermeté perd sa légitimité ?

Comment, surtout, éviter que la génération suivante ne prenne le même chemin ? Les pistes sont connues, leur mise en œuvre beaucoup moins : restaurer l’autorité éducative à l’école, accompagner les parents, ouvrir réellement l’accès au travail et à l’apprentissage, penser la mixité sociale à l’échelle des bassins de vie plutôt que commune par commune. Aucune ne produira d’effet avant plusieurs années, ce qui explique sans doute qu’elles soient si souvent annoncées et si rarement tenues.

Le 17 octobre, deux France ont occupé les mêmes rues : celle qui réclame et celle qui détruit. La première attend une réponse politique, la seconde une réponse républicaine. Ni l’une ni l’autre ne peut attendre indéfiniment.

Car faute de réponse, les Français se cabrent. Celui qui voit brûler sa mairie sans que rien ne change, celui qui a manifesté pour son pouvoir d’achat et ne retient de la journée que les pillages, finissent par douter que l’ordre républicain puisse encore protéger et que la démocratie puisse encore entendre. Ils cherchent alors refuge et réponse du côté des extrêmes, qui promettent les uns l’ordre sans la liberté, les autres la colère sans la règle. À six mois de l’élection présidentielle, c’est sans doute le véritable enjeu de cette journée et des prochaines : apporter des réponses avant que les extrêmes ne s’en chargent.

Par Emilie Chalas

Sources

  • Ministère de l’Intérieur, bilans des 17 et 18 octobre 2026 ; bilan des violences urbaines de juin-juillet 2023.
  • Europe 1, profil des casseurs interpellés et direct du 17 octobre 2026 ; France Info, « Les profils inhabituels des casseurs » (octobre 2026).
  • Sud Radio, « Des casseurs-pilleurs aux profils multiples » (octobre 2026) : Fédération du commerce et de la distribution, parquet de Paris.
  • Impact European et Les Français.press, bilans de la journée du 17 octobre 2026.
  • Émile Durkheim, De la division du travail social (1893) et Le Suicide (1897).