Omniprésente dans les discours, mais longtemps limitée dans ses réalisations, la politique européenne de défense est restée un paradoxe. La guerre en Ukraine a profondément rebattu les cartes. Plus de trois ans après l’invasion russe, les annonces qui se succèdent ces dernières semaines témoignent d’une accélération sans précédent de l’intégration européenne en matière de sécurité et de défense.
Au-delà de leur diversité, elles dessinent un mouvement de fond : l’Europe ne cherche plus uniquement à mieux coordonner ses armées mais construit progressivement les différents piliers d’une puissance stratégique. Coopération militaire, souveraineté industrielle, financements communs, innovation technologique, ou encore partenariats avec l’Ukraine : autant de chantiers qui convergent vers une même ambition.
De la coopération militaire à une capacité d’action européenne
La réunion de la Coalition des Volontaires, qui rassemble désormais 37 pays, en est une illustration frappante. Aux États membres de l’Union européenne s’ajoutent désormais plusieurs partenaires majeurs – Royaume-Uni, Turquie, Canada, Australie, Japon ou Nouvelle-Zélande – autour d’un objectif concret : constituer une force multinationale capable de s’entraîner ensemble et d’intervenir rapidement.
Le projet de Schengen militaire, actuellement discuté au niveau européen, vise à lever les obstacles administratifs qui ralentissent encore aujourd’hui les déplacements de troupes et de matériels à travers le continent. Derrière cette mesure technique se cache en réalité un enjeu stratégique majeur : faire de la mobilité militaire un véritable atout opérationnel.
Cette logique se retrouve également au sein de l’OTAN. Réunis à Ankara les 7 et 8 juillet, les Alliés ont confirmé un soutien militaire de 70 milliards de dollars par an pendant deux ans à destination de l’Ukraine et réaffirmé que la Russie constitue désormais une menace durable pour la sécurité euro- atlantique.
La portée politique de ces annonces dépasse leur contenu immédiat. La défense européenne ne se construit plus en opposition à l’Alliance atlantique, mais dans une logique de complémentarité, où les Européens prennent progressivement une part plus importante dans leur propre sécurité.
Une véritable politique industrielle de défense prend forme
Le deuxième mouvement est le plus structurant. Car derrière les annonces militaires se dessine désormais une véritable politique industrielle européenne de défense.
Pendant plusieurs décennies, les investissements militaires sont restés essentiellement nationaux, fragmentés et parfois concurrents. Les dernières semaines témoignent d’un changement de paradigme. Il ne s’agit plus seulement de coordonner les dépenses mais d’organiser une base industrielle capable de produire, d’innover et de gagner en autonomie.
L’OTAN investira ainsi 40 milliards de dollars dans plusieurs capacités stratégiques communes : lutte anti-drones, flotte d’avions de transport A400M, avions de surveillance GlobalEye de Saab ou encore sécurisation des matériaux critiques, indispensables aux industries de défense.
Relayant cette dynamique, la Commission a proposé cinq nouveaux projets d’intérêt européen dans le domaine de la défense, permettant à près d’une vingtaine d’États membres de développer conjointement des capacités critiques. Fait révélateur de cette nouvelle dynamique, l’Ukraine participe déjà à plusieurs d’entre eux.
Dans le même temps, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, la Suède, la Norvège, le Royaume-Uni et plusieurs industriels européens majeurs (MBDA, Thales, Leonardo, Saab, Safran, Diehl ou encore Kongsberg) ont lancé une Coalition intégrée contre les missiles balistiques afin de bâtir une architecture européenne de défense antimissile.
L’enjeu n’est plus seulement d’acheter européen mais de concevoir, produire et financer ensemble les capacités militaires de demain.<
L’Ukraine, catalyseur de cette transformation
Longtemps considérée comme le principal bénéficiaire du soutien européen, l’Ukraine devient progressivement un partenaire de la base industrielle et technologique de défense européenne. Les accords conclus ces dernières semaines sur la production conjointe de drones, la fabrication sous licence de missiles français ou encore la participation de Kiev à plusieurs projets européens illustrent cette évolution. Au-delà du soutien militaire, les Européens font désormais le choix d’intégrer durablement le savoir-faire industriel et le retour d’expérience opérationnelle de l’Ukraine dans leur réflexion stratégique.
Les grands États européens changent de méthode
Le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet en offre une illustration. Paris et Berlin ont annoncé la création d’un bureau commun chargé d’identifier les besoins militaires avant même le lancement des programmes, le développement conjoint du système de détection de missiles Jewel, combinant capacités spatiales allemandes et radars français, mais également un renforcement de leur coopération dans des secteurs aussi stratégiques que l’intelligence artificielle, le quantique ou le calcul intensif.
Quelques semaines auparavant, Emmanuel Macron et Giorgia Meloni avaient déjà affiché la même ambition en annonçant un renforcement de la coopération franco-italienne autour de MBDA ainsi que de futurs projets satellitaires associant Airbus, Thales et Leonardo.
Au-delà de ces annonces, c’est peut-être la méthode qui évolue. Là où les grands programmes européens reposaient historiquement sur un nombre limité de partenaires, l’Europe privilégie désormais des coalitions plus souples, réunissant États, industriels et parfois partenaires extérieurs autour d’objectifs précis. Cette approche pragmatique pourrait bien devenir l’une des caractéristiques de l’Europe de la défense des prochaines années.
L’autonomie stratégique passe aussi par le financement
Aucune ambition industrielle ne peut toutefois se concrétiser sans moyens financiers. C’est dans cette logique que l’Espagne a proposé la création d’un nouveau mécanisme d’emprunt européen volontaire destiné à financer les investissements stratégiques. Le soutien apporté par Christine Lagarde à cette initiative est loin d’être anodin. En appelant à la création d’un véritable actif européen de référence, comparable aux obligations du Trésor américain, la présidente de la BCE replace le débat sur la défense dans une réflexion plus large sur l’intégration économique et financière de l’Union.
Le programme SAFE, fondé sur l’émission d’une dette commune, constitue déjà une première étape. Malgré les réticences persistantes de plusieurs États membres, notamment l’Allemagne et les Pays-Bas, la question d’une capacité budgétaire européenne au service de la sécurité semble désormais durablement installée dans le débat européen.
Vers une Europe de la puissance ?
Pris isolément, chacun de ces développements pourraient apparaître comme une annonce supplémentaire dans un agenda européen déjà particulièrement dense.
Pris ensemble, ils révèlent pourtant une transformation bien plus profonde. Au-delà des seules questions de défense, c’est en réalité une nouvelle conception de la puissance européenne qui émerge. Capacités militaires, politique industrielle, innovation, financement commun, technologies critiques ou partenariats stratégiques convergent progressivement vers une même ambition : renforcer la capacité de l’Europe à protéger ses intérêts et à peser davantage dans un environnement géopolitique de plus en plus instable. La sécurité devient progressivement le fil conducteur d’un ensemble de politiques qui dépassent largement le seul champ militaire.
La notion d’« autonomie stratégique », longtemps perçue comme un concept politique parfois abstrait, trouve aujourd’hui une traduction concrète. Les Européens investissent davantage ensemble, produisent davantage ensemble et commencent à définir collectivement les technologies, les infrastructures et les capacités qui conditionneront leur sécurité future.
Cette dynamique reste naturellement confrontée à de nombreux défis : fragmentation des budgets nationaux, divergences entre États membres, articulation avec l’OTAN ou encore contraintes industrielles. Mais ces difficultés ne masquent plus la tendance de fond.
L’Europe de la défense n’est plus seulement une politique européenne ; elle apparaît progressivement comme l’une des expressions d’une Union de la puissance.
Au fond, la véritable question n’est peut-être plus de savoir si l’Europe deviendra un acteur stratégique, mais si cette dynamique, née de la contrainte sécuritaire, transformera durablement la manière dont l’Union se pense et agit. Car derrière l’Europe de la défense se dessine une transformation plus profonde : celle d’une Union qui ne se définit plus uniquement par sa capacité à fixer des règles, mais qui cherche désormais à renforcer sa capacité à agir dans un environnement géopolitique plus instable. Si cette trajectoire se confirme, la défense pourrait bien devenir, après le marché unique et la transition climatique, l’un des grands moteurs d’une nouvelle phase de l’intégration européenne.
Par Constance Jacquin
