L’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie ont signé le 7 août un pacte de défense destiné à renforcer leur coopération militaire et sécuritaire. Cet accord intervient dans un contexte de montée des tensions au Moyen Orient, qui accélère la recomposition des équilibres régionaux. En réalité, le rapprochement entre ces trois pays traduit leur volonté de bâtir un pôle stratégique capable de défendre leurs intérêts communs sans dépendre exclusivement des garanties américaines.
Ensemble ces États représentent plus de 340 millions d’habitants, trois armées parmi les plus importantes du monde musulman, la seule puissance nucléaire musulmane, un membre important de l’OTAN, le dirigeant de facto de l’OPEP et une influence majeure s’étendant du Golfe à la Méditerranée, jusqu’à l’Asie du Sud.
S’agissant du « timing » de cette initiative, ces pays – mis devant le fait accompli de l’échec stratégique américain après six mois de conflit avec l’Iran – sont en réalité contraints de repenser leurs alliances. Comme l’a déclaré le ministre turc des affaires étrangères : « Il est important de nous réapproprier davantage notre région, car les puissances hégémoniques extérieures ne résolvent pas les problèmes de la région, elles les exacerbent ».
Certes, les Etats-Unis continueront de jouer un rôle irremplaçable au Moyen Orient, compte tenu de l’importance de leurs moyens militaires et des liens qu’ils conservent avec les pays du Golfe ; mais à l’avenir la région ne sera plus la priorité de Washington, préoccupé par la concurrence de la Chine.
L’accord signé par les trois pays stipule que « toute attaque armée contre l’un des trois Etats sera considérée comme une attaque contre l’ensemble de ces Etats » . Il est cependant moins engageant que l’article 5 de l’OTAN et, pour gagner en crédibilité, il devra s’accompagner de structures de coordination, de coopérations, voire d’exercices communs réguliers. En outre, la dissuasion nucléaire pakistanaise ne fait pas partie de l’accord, car elle vise uniquement à maintenir un équilibre régional avec l’Inde.
De façon intéressante, l’Iran a présenté ce pacte certes comme un « accord sur le papier » mais aussi comme une prise de distance de ses trois voisins avec Washington ; et le président Trump lui-même a salué ce « grand, audacieux et important premier pas » par ce commentaire : « Cela montre comment le Moyen-Orient se rassure, et comment les pays pourront enfin se défendre de manière plus significative ».
En réalité, des discussions à quatre entre la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Pakistan et l’Egypte (le R4) ont commencé il y a plusieurs mois. Elles ont porté sur l’élargissement de l’accord de défense conclu en septembre 2025 entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan, et une ébauche d’accord tripartite (sans l’Egypte) a été élaborée entre ces trois États qui se veulent complémentaires : la Turquie peut miser sur son industrie de défense, l’Arabie Saoudite sur sa manne financière et le Pakistan sur l’épaisseur de son armée.
L’Egypte a apparemment décliné à ce stade l’offre qui lui a également été faite. Pour quelle raison ? Le nouvel axe régional esquissé à La Mecque entend en réalité faire front tant à la menace iranienne qu’à l’ambition hégémoniste d’Israël. Or, au-delà de la « paix froide » à préserver avec l’État hébreu, Le Caire a également des intérêts auprès d’autres pays alignés avec Tel Aviv, comme les EAU et l’Inde. Et s’agissant de l’Iran, l’Egypte ne souhaite pas se retrouver dans le viseur direct des Houthis dont les attaques en mer rouge ont déjà fait perdre des revenus colossaux tirés du canal de Suez. Elle préfère donc les forums diplomatiques, comme le R4 avec les trois autres Etats, plutôt qu’une alliance militaire plus contraignante.
Comment ce pacte peut-il évoluer ? Le véritable test sera l’institutionnalisation de la consultation et de l’interopérabilité militaire, notamment l’intégration de la Turquie à une coopération saoudo-pakistanaise déjà ancienne et avancée. L’accord commence néanmoins à construire cette institutionnalisation : comité politico-militaire réunissant ministres et chefs d’état-major, secrétariat permanent en Arabie Saoudite, partage de renseignements, exercices conjoints, interopérabilité et coopération industrielle.
En réalité, ce qui a rapproché ces trois États, ce sont les comportements hégémoniques au Moyen Orient tant de la part de l’Iran que d’Israël. En arrière-plan se trouve aussi l’érosion de la confiance dans la protection américaine, même si ces pays entendent naturellement continuer à travailler avec les Etats-Unis. Ils sont conscients que la posture américaine dans la région va évoluer et ils souhaitent que l’issue de ces transformations garantisse la stabilité du Moyen Orient à long terme.
À ce stade, le pacte est surtout un message d’inquiétude et de dissuasion, plus qu’autre chose. Il est adressé simultanément à Téhéran, Tel Aviv et Washington : À l’Iran, il dit que toute tentative de redessiner unilatéralement la géographie du Golfe ne sera pas tolérée. À Israël, il signifie que l’agenda du « Grand Israël » est inacceptable pour les pays de la région. À Washington, le message est que ses interventions militaires au Moyen Orient ont atteint leurs limites, que cette dernière guerre rend les États du Golfe plus vulnérables qu’avant et qu’il convient désormais de développer une architecture régionale de sécurité, tout en demeurant alliés des Etats-Unis.
L’objectif de l’accord de La Mecque est donc clair. Sa mise en œuvre progressive montrera si les pays concernés sont capables d’atteindre les buts qu’ils se sont fixés.
