PLF 2027 : le prix du réel

Il y a un an, dans la cour de Matignon, François Bayrou laissait à Sébastien Lecornu trois verbes en héritage : « aider, rassembler, inventer ». Mais il lui léguait surtout une conviction : le temps politique devait renouer avec le réel. « Pour aller vers l’idéal, il faut partir du réel », rappelait-il alors en convoquant Jaurès. Quelques instants plus tard, son successeur promettait à son tour de réduire ce « décalage entre la vie politique du pays et la vie réelle » et de travailler « plus sérieusement » avec les oppositions.

Un an plus tard, Sébastien Lecornu est toujours là. Ce n’est déjà pas rien. Michel Barnier était tombé sur une motion de censure ; François Bayrou sur un vote de confiance. Lecornu, lui, a traversé l’automne et l’hiver budgétaire. Sa méthode a fonctionné : négocier avec ceux qui acceptaient encore de négocier, concéder au Parti socialiste la suspension de la réforme des retraites et, lorsque l’arithmétique parlementaire ne permettait plus d’aller plus loin, engager la responsabilité du Gouvernement. Mais à quel prix pour les finances publiques ?

À quelques mois de l’élection présidentielle, l’heure est moins à la construction des ponts qu’à la démonstration des différences : pour les oppositions, l’espace politique du compromis s’est considérablement rétréci. Une logique qui gagne jusqu’au bloc central, lui-même fracturé par la bataille des chefs et la course à l’incarnation de l’après-Macron.

Le PLF 2027 arrive dans un paysage autrement plus contraint. Le Gouvernement cherche près de 30 milliards d’euros alors que les finances publiques demeurent profondément dégradées. Dans le même temps, la remontée des taux renchérit le coût du financement de la dette et réduit encore les marges de manœuvre disponibles. Le débat budgétaire ne se déroule donc plus seulement sous le regard du Parlement : la crédibilité de la trajectoire française se joue aussi auprès de ceux qui financent sa dette.

C’est peut-être là que l’avertissement de François Bayrou prend, un an plus tard, tout son sens. Le changement de paradigme qu’il appelait de ses vœux dépasse la seule question des économies à réaliser. Après des années durant lesquelles les crises successives ont souvent appelé de nouvelles dépenses, le politique doit désormais composer avec un réel budgétaire qui tolère de moins en moins que les arbitrages soient différés. La dette accumulée, son coût et le niveau du déficit réduisent progressivement l’espace dans lequel le compromis politique peut s’exercer.

Mais la contrainte est double. Ce que les marchés attendent en matière de crédibilité budgétaire doit aussi rester socialement soutenable. La hausse des prix des carburants suffit à réveiller le souvenir d’une crise qui avait pris naissance, en 2018, autour de quelques centimes à la pompe. Sans préjuger d’un retour des Gilets jaunes, ce précédent demeure nécessairement dans les esprits au moment de rechercher plusieurs dizaines de milliards d’euros d’économies.

L’« Himalaya budgétaire » décrit par François Bayrou paraît ainsi avoir changé de nature. Ce n’est plus seulement la hauteur de la montagne qui inquiète ; c’est l’état de la cordée.

Car la présidentielle travaille désormais le Parlement. À gauche, plusieurs responsables ont publiquement durci leur position sur la censure. Le PS, dont la non-censure avait été déterminante lors du précédent exercice budgétaire, aborde donc cette séquence dans une configuration différente. À l’inverse, Marine Le Pen a déclaré préférer un budget « imparfait » mais « opérationnel » à une loi spéciale, tout en posant plusieurs lignes rouges. Ces positions ne préjugent pas de l’issue des négociations mais dessinent une équation familière à Matignon : faute de majorité pour adopter un budget, il faut empêcher qu’une majorité ne se forme pour renverser le Gouvernement.

C’est dans cette perspective que le recours éventuel au 49.3 pourrait être regardé. Le Parlement disposerait d’abord de son temps pour débattre, amender et faire émerger les priorités de chacun. Le Gouvernement pourrait ensuite intégrer certains compromis issus des débats dans le texte sur lequel il choisirait, le cas échéant, d’engager sa responsabilité. Le 49.3 ne constituerait alors pas nécessairement l’échec de la négociation, mais son ultime arbitrage.

Le Sénat constituera une autre inconnue. À quelques jours de son renouvellement, Sébastien Lecornu a reçu Gérard Larcher, Mathieu Darnaud et Hervé Marseille. La majorité sénatoriale partage l’objectif de redressement des comptes mais dispose de ses propres priorités budgétaires. La candidature de Bruno Retailleau à l’élection présidentielle ajoute nécessairement une dimension politique à cette séquence. Le Palais du Luxembourg pourrait ainsi devenir autant un lieu de construction du compromis qu’un espace d’expression des divergences sur la manière de redresser les comptes.

L’équation de Sébastien Lecornu est donc singulière. Jamais, depuis 2017, un budget n’aura peut-être concentré autant de tensions ; rarement un Gouvernement aura eu autant intérêt à limiter la portée politique de ses arbitrages. D’où l’hypothèse d’un texte resserré : suffisamment sérieux pour préserver la crédibilité budgétaire, suffisamment ouvert pour permettre le compromis, suffisamment réversible pour ne pas préempter les choix issus de l’élection présidentielle.

Le succès du PLF 2027 pourrait finalement se mesurer à quelque chose de plus simple : remettre l’État à l’heure. Après deux exercices budgétaires achevés tardivement, parvenir à donner à la France un budget au 1er janvier constituerait déjà, dans les circonstances présentes, un résultat politique.

Un an après la passation de pouvoir, les trois verbes de François Bayrou résonnent donc autrement : aider, lorsque chacun prépare déjà l’après ; rassembler, lorsque la présidentielle pousse à la différenciation ; inventer, parce que le réel budgétaire ne permet plus de différer indéfiniment les choix.

Par Raphaël Chauvet