Avion de combat du futur : ne pas perdre encore dix ans  !

Après des années de tergiversation entre la France et l’Allemagne, le gouvernement allemand a mis fin au projet d’avion de combat de nouvelle génération, pilier central du Scaf (système de combat aérien du futur) le 8 juin. Le symbole est fort. Lancé en 2017, il devait être la principale coopération industrielle militaire européenne entre la France, première puissance militaire du Vieux continent, et l’Allemagne, sa première puissance industrielle.

Cet échec, alors que l’urgence du renforcement militaire de l’Europe n’a jamais été aussi évidente, ne pouvait tomber plus mal.

Désormais, la seule question qui se pose, après tant de temps de perdu, est de savoir comment ne pas reproduire les erreurs qui ont conduit à cette impasse, que chacun a beau jeu de s’imputer. Pour cela, il faut regarder lucidement les raisons de l’échec.

Observons d’abord qu’en fait de coopérations industrielles et de rapprochements entre des intérêts français et allemands, les échecs passés auraient dû inciter à la prudence. C’est le cas dans le domaine de la défense, où la liste des échecs des deux pays est longue, qu’il s’agisse d’avions de patrouille maritime (projet MAWS remisé), d’hélicoptères (modernisation du Tigre ajournée), de chars (remise en cause des équilibres dans KNDS) etc. Mais c’est aussi le cas de nombreux autres projets : dans le ferroviaire (ratage du rapprochement Alstom/Siemens en matière de moteurs), dans la finance (échec du rapprochement Deutsche Borse/ Euronext), dans les télécoms (échec du rapprochement Orange/Deutsche Telecom), dans l’automobile (échec du rapprochement PSA/BMW), etc.

Les questions industrielles de défense n’échappent pas aux intérêts des Etats

Telle pourrait être la première leçon pour l’avenir : cesser de croire qu’il suffise d’estampiller un projet « couple franco-allemand » pour qu’il marche. Dure leçon pour les dirigeants français de plus en plus seuls à encore le penser. Un observateur neutre l’a compris : l’ancien président du Conseil italien Enrico Letta proposait récemment que le droit européen des fusions soit assoupli, mais que les premiers exemples de rapprochements autorisés pour créer des champions européens évitent soigneusement les mariages franco-allemands…

Ensuite, comprendre que les questions industrielles de défense, moins qu’aucunes autres, n’échappent pas aux intérêts des Etats. Cette évidence a été largement perdue de vue à Paris. Pas à Berlin. Le 5 février 2021, à l’issue du Conseil de défense franco-allemand, la chancelière Angela Merkel, peu soupçonnée d’antieuropéisme, exigeait, en défense des industriels allemands, de revoir « très précisément les questions de propriété industrielle, de partage des tâches et de partage de leadership ». De Gaulle ne soulignait-il pas que les Etats n’avaient pas d’amis mais que des intérêts ? Que d’efforts inutiles et de temps auraient été épargnés si nos dirigeants s’en étaient souvenus. Il serait enfin temps qu’en France, politiques, universitaires, hauts fonctionnaires, au nom d’une vision que ni les Italiens, ni les Polonais, ni les très europhiles Espagnols, ni a fortiori les Allemands ne partagent, cessent de penser que faire l’Europe signifie renoncer à ses intérêts, et ce, qu’il s’agisse d’emploi, d’industrie ou de diplomatie. Nos partenaires n’ont pas ces pudeurs : pour eux, ils ont raison, une coopération est souhaitable quand elle les renforce.

La France doit sans amertume tourner la page et lancer un autre projet

Surtout, comprendre que quand on parle de matériel militaire, on parle d’abord et avant tout de besoin capacitaire au service d’armées qui doivent disposer des moyens de l’emporter sur le champ de bataille. Un avion de combat, pas plus qu’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) n’est pas un objet trivial. C’est un Everest de haute technologie destiné au combat. Qui ne nait pas spontanément. Si la France est l’un des rares pays au monde à disposer de la capacité d’en construire pour satisfaire ses besoins militaires, c’est le résultat de décennies de travail accumulées qui ont permis à notre pays de demeurer, sans l’appui de quiconque, au premier rang. Si la France veut conserver son rang, son autonomie de décision, l’efficacité de sa dissuasion nucléaire aéroportée, qui se confondent largement, elle doit sans amertume tourner la page du Scaf et lancer un autre projet. Avec des principes simples : se doter du meilleur matériel, conforme aux besoins opérationnels, dans l’environnement de coût contraint qui s’impose.

En définitive, les faits ne disparaissent pas parce qu’on les nie. La réalité industrielle, les équilibres politiques, le besoin militaire s’imposent. Et ils imposent à la France de rapidement se retrousser les manches. Pas nécessairement seule d’ailleurs. Car ce qui n’a pas fonctionné avec l’Allemagne pourrait fonctionner avec d’autres partenaires en Europe.

Encore faudra-t-il le faire selon une méthodologie qui assure à nos armées de disposer du meilleur équipement au meilleur coût. Et éviter l’écueil, hélas si souvent rencontré, de coopérations dans le domaine de la défense où, au bout du compte, les coûts de l’équipement réalisé en coopération sont si élevés que celui-ci en devient inachetable et que ses performances opérationnelles ne répondent pas aux besoins des forces armées. Cette configuration tant éprouvée est la voie le plus sûre du déclassement tant du point opérationnel qu’industriel.

Par Bruno Alomar
Publié dans l’Opinion le 25/06/2026