Quelle est désormais l’approche des pays du Golfe envers l’Iran ?

Quiconque observe les relations entre les Etats du Golfe et l’Iran constatera que, entre le 25 juin et le 4 juillet, trois signaux importants sont à relever : la déclaration ministérielle publiée à la suite d’une réunion du CCEAG à Manama, le canal de « négociation technique » américano-iranien en cours à Doha et la présence diplomatique golfique soigneusement calibrée à Téhéran lors des funérailles du Guide Suprême Ali Khamenei.

L’analyse conjointe de ces signaux montre un changement dans la position des États du Golfe, passant de la période de confrontation à la recherche de solutions négociées concrètes fondées sur des bases durables, qui visent à sécuriser les intérêts communs de toutes les parties sans permettre à l’Iran d’exercer une influence négative. Cela se traduit par le fait que les Etats arabes du Golfe n’ont pas fermé leurs canaux de communication avec Téhéran malgré ses récentes attaques contre le Koweït et Bahreïn. Parallèlement , ils n’ont pas permis que le cours des négociations entre Washington et Téhéran se déroule en dehors d’eux sur des questions qui affectent directement la sécurité du Golfe.

La réunion ministérielle du 25 juin entre les Etats-Unis et le CCEAG s’est tenue dans la capitale bahreïnienne. EIle s’est conclue par une déclaration saluant le protocole d’accord entre les Etats-Unis et l’Iran signé le 17 juin et reconnaissant le rôle positif de la médiation du Qatar et du Pakistan. La déclaration conjointe souligne également la nécessité d’empêcher l’Iran de développer ou d’acquérir une arme nucléaire et inclut dans les menaces à contenir les missiles balistiques, les drones et le soutien aux milices pro-iraniennes dans la région. Elle souligne aussi l’importance d’assurer une navigation libre et sécurisée à travers le détroit d’Ormuz, en rejetant toute redevance ou tentative de l’Iran d’affirmer son contrôle sur le détroit.

Ces points montrent clairement l’intention des pays du Golfe de ne pas limiter un futur arrangement régional à la seule question nucléaire et de traiter également la conduite régionale de l’Iran. L’expérience de l’accord nucléaire de 2015 a en effet démontré aux Etats arabes du Golfe que, bien qu’un accord limité puisse réduire la probabilité d’une confrontation, il laisserait les instruments de pression iraniens actifs en Irak, au Yémen, au Liban et en Syrie. Pour cette raison, la déclaration de Manama traite toutes les questions en suspens dans un cadre unique.

Suite à la réunion de Manama, le ministre qatari des affaires étrangères a précisé le 30 juin que la visite à Doha des envoyés américains Steve Witkoff et Jared Kushner faisait partie d’une série de rencontres avec le médiateur qatari sur les questions régionales – notamment l’Iran et le Liban – et qu’il n’y avait pas de discussions directes entre les Etats-Unis et l’Iran. Cette politique de Doha sert un double objectif en dehors du cadre du CCEAG : il vise à maintenir la communication entre Téhéran et Washington tout en préservant la position commune du Golfe établie dans la déclaration de Manama. En effet, les » discussions techniques » américano-iraniennes se concentrent sur la navigation dans le détroit d’Ormuz et sur les avoirs iraniens gelés, et non pas sur la structure d’un futur accord nucléaire. Cela est important parce que l’Iran cherche à consacrer la situation actuelle dans le Golfe, de façon à se faire reconnaître un rôle dans la régulation maritime et ultérieurement un droit à recueillir un droit de passage. C’est la raison pour laquelle la déclaration de Manama rejette fermement tout droit de passage et tout contrôle unilatéral iranien du détroit.

Dans ce contexte, le Commandement Central américain a organisé la semaine dernière à Bahreïn un dialogue sur la sécurité régionale, avec la participation des responsables de la défense de 12 pays (associant notamment pour la première fois la Syrie et le Liban). Les discussions ont porté sur la coopération de défense – en particulier la défense anti-aérienne et anti-missiles – ainsi que sur la libre circulation dans le détroit d’Ormuz. Cette réunion n’était pas un substitut aux négociations en cours entre Washington et Téhéran, mais plutôt une rencontre parallèle pour souligner que la liberté de navigation s’appuierait sur une coordination régionale opérationnelle, et pas simplement sur des déclarations politiques de soutien au droit de circulation.

L’activité diplomatique des pays du Golfe s’est par ailleurs poursuivie à travers leur participation aux funérailles d’Ali Khamenei à Téhéran, ajoutant un signal supplémentaire de leur part. L’Arabie Saoudite était représentée par son vice-ministre des affaires étrangères, le Qatar par le président du Parlement et Oman par le président du Conseil d’Etat. Le Koweit , Bahrein et les EAU n’étaient pas présents en raison des récents bombardements iraniens sur leur territoire. Il s’agissait donc de niveaux de représentation calibrés diplomatiquement, suffisants pour marquer le respect du CCEAG pour l’Etat iranien et son souci de bon voisinage, tout en restant limités pour éviter de donner à ces visites une signification politique trop importante qui donnerait à l’Iran un sentiment irréaliste de puissance.

Il y a ainsi une approche spécifique du Golfe par laquelle ses États poursuivent une politique nuancée à l’égard de l’Iran, fondée sur le respect des normes diplomatiques tout en n’hésitant pas à irriter Téhéran par une évocation franche des désaccords subsistants. En outre, le canal de communication technique à Doha consacre la diplomatie comme instrument prioritaire de dialogue, au lieu de la confrontation militaire. L’objectif est de maintenir l’Iran dans un cadre « d’engagement discipliné » afin de l’encourager à changer son comportement et à améliorer progressivement sa politique étrangère : c’est-à-dire être moins agressif envers ses voisins, sans reconnaître à Téhéran un rôle unilatéral dans le détroit d’Ormuz, ni légitimer ses ambitions nucléaires ou régionales à travers ses proxies. En réalité , il existe des sensibilités différentes entre l’Arabie, le Qatar et Oman qui préconisent un dialogue critique avec Téhéran et les EAU qui ont une posture essentiellement sécuritaire. Néanmoins, le but recherché commun des pays du Golfe est que toutes les parties partagent la responsabilité d’assurer la sécurité et la stabilité de la région et s’engagent dans son développement, au lieu de consommer leurs richesses dans des guerres ruineuses.

Par Bertrand Besancenot