Le 12 juin, SpaceX doit faire ses premiers pas au Nasdaq à 135 dollars l’action, selon les termes déposés auprès de la SEC, soit une valorisation proche de 1 770 milliards de dollars et une levée d’environ 75 milliards : la plus grande introduction en bourse jamais réalisée, plus du triple du précédent record. Le chiffre a suffit pour faire les gros titres. Il dit pourtant peu de l’essentiel. Car l’opération met en côte un objet singulier, une entreprise dont la valeur est indissociable de la commande publique, d’un fondateur devenu acteur politique de premier plan et d’un marché mondial dont le principal rival demeure, pour l’heure, tenu à l’écart. La vraie question n’est pas le montant, mais sa composition : que price-t-on, au juste, à 1 770 milliards ?
Plus qu’une entreprise spatiale
Une partie de la réponse est soutenable. SpaceX conserve une avance considérable dans l’accès à l’espace – lanceurs réutilisables, cadence de tir et un réseau Starlink fort de dix mille satellites actifs. Mais l’objet côté a changé de nature. Depuis la fusion de février, qui a réuni SpaceX et xAI (maison mère de X – ancien Twitter) autour d’une valorisation de 1 250 milliards, l’entité n’est plus un groupe spatial mais un conglomérat de l’espace et de l’intelligence artificielle, intégrant les modèles de Grok et une activité de « neocloud ». SpaceX loue déjà la puissance de calcul de xAI, depuis son centre de Memphis, à des tiers comme Anthropic. L’IA n’est plus une couche périphérique de l’opportunité d’investissement mais elle en est le principal moteur. Et c’est précisément là que le périmètre de ce que l’on valorise devient le plus difficile à cerner.
Reste l’autre part, plus délicate à nommer. SpaceX dépend fortement de la commande publique américaine. Son carnet est, pour une fraction substantielle, fonction de décisions fédérales. Une partie de la valeur mise sur le marché tient donc moins au marché qu’à l’État.
Il prend toute sa portée dès lors que l’on cesse de regarder un homme pour observer un réseau. Autour d’Elon Musk gravite la galaxie dite « PayPal mafia », au premier rang Peter Thiel, dont le fonds Founders Fund détiendrait une participation non négligeable dans SpaceX et un ensemble d’acteurs politiques alignés, du vice-président J.D. Vance, dont Thiel a financé la campagne sénatoriale, à plusieurs figures de l’administration. L’environnement n’est pas exagéré, le projet de bouclier antimissile « Golden Dome » associe explicitement SpaceX, Palantir et Anduril, la première devant fournir jusqu’à un millier de satellites d’alerte. Espace, intelligence artificielle et défense procèdent du même maillage et de la même ressource : la dépense publique. Palantir, dont près de 40 % du chiffre d’affaires provient de contrats publics, en offre le miroir financier.
Ce que le marché valorise n’est donc pas seulement une technologie, mais une position dans ce réseau. C’est aussi ce qui en fait la fragilité car c’est un actif dont la valeur dépend d’une configuration politique. Les échéances de mi-mandat, l’après-Trump, une recomposition interne ou un revirement de la relation entre Musk et l’administration suffiraient à en altérer la valeur. On ne price pas ici un avantage acquis, mais potentiellement un avantage daté.
Une opération qui bouleverse les règles
L’opération s’inscrit dans un moment de marché. Elle survient au coeur du débat sur une éventuelle bulle de l’intelligence artificielle. La répartition des titres est elle-même inédite. Jusqu’à 30 % réservés aux particuliers, contre 5 à 10 % d’usage. Musk parie donc sur la fidélité d’un actionnariat individuel pour stabiliser le cours après les premiers échanges.
Pour souscrire, nombre d’investisseurs, particuliers comme institutionnels, céderont d’autres positions du secteur afin de dégager des liquidités. Cette rotation est un marqueur classique de phase avancée de cycle. La demande sera ensuite relayée par les flux passifs. Or les fournisseurs d’indices ont, fait notable, réécrit leurs règles pour absorber la vague. Le Nasdaq autorise depuis mai l’entrée au Nasdaq- 100 en quinze séances, FTSE Russell en cinq, tandis que S&P Dow Jones avait envisagé de ramener son délai d’éligibilité de douze à six mois et de renoncer à l’exigence de profitabilité avant d’annoncer officiellement que les règles restent inchangés. SpaceX qui a subi une perte comptable de 4,3 milliards au premier trimestre, en sera le premier bénéficiaire. L’engouement ne se dément pas, la demande déborde déjà, des family offices installés de longue date au capital aux petits porteurs attirés par l’influence Musk, au point que l’objectif de levée ne fait guère de doute – y compris dans un marché que beaucoup jugent au sommet d’un cycle spéculatif. Ce n’est pas Musk qui a fait plier les indices, c’est l’écosystème qui s’est reconfiguré autour d’une vague : SpaceX, mais aussi OpenAI et Anthropic.
L’intelligence artificielle y change de statut, elle passe de récit de croissance à une infrastructure cotée. Cette bascule nourrit une tendance recherchée, la valorisation finance les paris de rupture, tels ces centres de données en orbite que Musk entend financer en partie par l’introduction et dont la logique tient aux goulots terrestres que sont l’énergie, le refroidissement et le foncier, qui à leur tour justifient la valorisation. Elle enrichit aussi, au passage, ceux qui l’ont portée. Deux membres du comité exécutif verront potentiellement leur participation dépasser le milliard de dollars et plusieurs centaines de salariés, des patrimoines de plusieurs dizaines de millions. Quant à la domination américaine, elle s’apprécie à l’aune d’une rareté plus que d’une supériorité définitive. La Chine bâtit, pour l’heure, une filière parallèle et forte sur son marché intérieur, mais encore distancée à l’international, selon le Council on Foreign Relations. La prime d’aujourd’hui est aussi celle d’un monde fermé. Elle se comprimera nettement le jour où ce monde s’ouvrira.
Une profondeur de marché, que l’Europe ne pourrait pas assumer
Faut-il s’en inquiéter ? Cette concentration de capital, de technologie et d’influence, cette porosité entre intérêts privés et puissance publique, ont de quoi troubler observateurs, marchés et institutions. Mais le fait le plus frappant n’est pas la démesure, c’est que dans un cycle que beaucoup jugent spéculatif, un marché parvienne malgré tout à porter une opération de cette taille, à mobiliser en une seule fois 75 milliards de capitaux frais, puis à absorber sans broncher les futurs achats indiciels qui suivront. C’est une démonstration de profondeur de marché autant que de confiance. Et c’est précisément cette profondeur qui, vue d’Europe, fait défaut. Le vrai sujet n’est pas ce que fait l’Amérique, c’est que l’Europe ne pourrait, aujourd’hui, rien entreprendre de comparable.
L’écart est moins technologique que structurel. Aucune place européenne ne saurait absorber seule une introduction de cette ampleur, faute d’un marché unique des capitaux, l’épargne du continent demeure cloisonnée en vingt-sept compartiments nationaux, abondante en agrégat mais inopérante en pratique.
C’est la raison pour laquelle les entreprises européennes les plus prometteuses, une fois atteinte la taille critique, vont se côter à New York plutôt qu’à Paris, Amsterdam ou Francfort. Non par préférence, mais parce que c’est là que se trouvent la liquidité, les investisseurs spécialisés et les espoirs de croissance. L’Europe exporte ainsi ses succès au moment même où ils deviennent rentables, et finance, via son épargne, des champions qui ne sont pas les siens.
Le diagnostic est connu et il est européen. Le rapport Draghi l’a formulé sans détour, le continent a manqué la révolution numérique et risque de manquer celle de l’intelligence artificielle. Aucune entreprise technologique européenne ne rivalisant avec les géants américains. Il chiffrait le besoin d’investissement à près de 800 milliards d’euros par an, un an après sa parution, un dixième à peine de ses recommandations avait connu un début d’exécution. L’union des marchés de capitaux, promise en 2014, n’a jamais vu le jour, chaque État refusant de céder le contrôle de sa place financière au nom d’avantages nationaux dérisoires au regard de l’enjeu. La cause première n’est pas l’absence de talents. Il en existe, européens et français, qui innovent et proposent mais l’absence de la structure qui, outre-Atlantique, les transforme en géants grâce à des marchés profonds et unifiés, une commande publique d’échelle, une tolérance au risque et une continuité stratégique que la fragmentation politique rend ici introuvables.
La base industrielle et technologique de défense en offre le symptôme le plus net et le plus préoccupant, car le spatial et la défense partagent les mêmes briques. Là où les États-Unis adossent SpaceX, Palantir ou Anduril à une commande fédérale massive et continue, l’Europe juxtapose des programmes nationaux concurrents, dupliqués d’un pays à l’autre, dimensionnés pour des marchés domestiques trop étroits et chroniquement sous-financés. Le résultat est une dépendance persistante aux capacités américaines, dans le domaine précis où la souveraineté est le plus souvent invoquée.
Surréglementation, retard d’investissement, défaut de vision, frilosité devant le risque : aucun de ces facteurs ne suffit à lui seul et il serait paresseux de n’en retenir qu’un. Leur addition, en revanche, dessine un décrochage qui n’a plus rien de conjoncturel. L’introduction de SpaceX ne mesure pas seulement la puissance d’une entreprise, elle mesure, en creux, la distance qu’un continent a laissée se creuser. La question qu’elle renvoie à l’Europe n’est plus « faut-il craindre la puissance américaine ? », mais celle, plus rude : combien de temps encore concevra-t-elle des ruptures qu’elle devra regarder d’autres financer, côter et empocher ?
Par Arnaud de Bresson et Ariel Zerah
