Quelle est désormais l’approche des pays du Golfe envers l’Iran ?

Depuis une semaine, certains signaux marquent un rapprochement intéressant entre l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Un proche du prince héritier saoudien a ainsi publié le 21 juillet sur les réseaux sociaux une photo du ministre saoudien de la Défense, Khaled ben Salman (frère de MBS), bras dessus bras dessous avec Mansour ben Zayed, vice-président émirati, avec la légende suivante : « L’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis : une histoire de relations fraternelles et d’un partenariat solide ». De même, les ministres de l’Information des deux pays ont vanté sur X « une histoire commune ».

Cela tranche avec les échanges peu amènes, ces derniers mois, entre les journalistes saoudiens et émiriens, alors que les monarchies du Golfe n’avaient pas pour habitude d’étaler leurs différends en public. Ces tensions entre les deux pays reposent en réalité sur une rivalité personnelle entre MBS et MBZ, sur la compétition économique entre Riyad et Dubaï et sur le soutien à des acteurs différents au Yémen. À cela s’ajoute l’alignement d’Abou Dhabi sur les Etats-Unis et Israël, alors que le royaume a bâti avec le Pakistan, l’Egypte, la Turquie et le Qatar une esquisse d’architecture de sécurité moins dépendante des garanties américaines. En outre, Riyad a choisi de soutenir le président syrien Ahmad El Chareh, qui suscite en revanche – du fait de son passé djihadiste – la méfiance des EAU et d’Israël. Et surtout, MBS refuse toute normalisation avec Israël sans un accord contraignant menant par étapes à la création d’un État palestinien, alors que les Emirats ont normalisé leur relation avec Israël.

L’image de réconciliation entre Riyad et Abu Dhabi ne signifie donc pas la solution des désaccords entre les deux pays. Mais il reflète un réflexe « panarabe » face à l’enlisement du conflit entre les Etats-Unis et l’Iran. L’intransigeance de Téhéran dans le Golfe – avec la reprise des frappes sur des infrastructures militaires et civiles dans certains États du CCEAG et sa prétention à contrôler la région – exaspère en effet les pétromonarchies  d’en face. En outre, les Houthis du Yémen ont imposé – apparemment sur pression Iranienne – un blocus des navires saoudiens dans le détroit de Bab el Mandeb et ont revendiqué des frappes de missiles et de drones contre deux sites de l’ARAMCO à Jizan et Yanbu – sur la mer Rouge – mettant fin à la trêve fragile de 2022. Riyad a d’ailleurs riposté dans la région de Hodeida et a frappé – conjointement avec les Américains – les milices chiites irakiennes pro-iraniennes, montrant ainsi sa détermination à ne pas se laisser impressionner par les menaces des proxies de Téhéran.

Ce qui rapproche aujourd’hui les États du Golfe est, sur le fond, la défense de leur modèle de développement fondé sur des régimes autoritaires, bénéficiant de ressources importantes et soucieux de mettre en œuvre leurs «  Vision 2030 », en attirant les investissements sur leurs projets touristiques, culturels, sportifs et de haute technologie. Mais ce modèle dépend entièrement de la sécurité et de la stabilité dans la région. En effet, la guerre avec l’Iran a déjà provoqué des fuites de capitaux et de touristes, ainsi que des vagues de licenciements chez les travailleurs migrants du Golfe, du fait du ralentissement économique dû à la guerre .

Est-ce que ce rapprochement saoudo-émirati, malgré ses limites, conduira à la création de forces de défense mieux coordonnées dans le Golfe, comme le souhaiteraient les Américains ? C’est trop tôt pour le dire.

Le président Trump tente en tout cas d’empêcher Téhéran de faire revivre son «  axe de la résistance » en traitant séparément chaque dossier dans la région, du Liban à Gaza, en passant par la Syrie, l’Irak et le Yémen. Le président libanais a ainsi été reçu à la Maison Blanche avec pour objectif le désarmement du Hezbollah. Les EAU ont obtenu un accès élargi aux exportations américaines de micro-puces destinées  à l’intelligence artificielle. L’Arabie Saoudite et les Etats-Unis ont signé un accord nucléaire civil de 30 ans, dont on ne sait pas si il sera mis en œuvre du fait du refus de Washington d’accepter que le royaume enrichisse son uranium sur son sol et de la condition posée après coup par Trump que Riyad reconnaisse au préalable Israël (ce qui est inenvisageable dans les conditions actuelles). Sous pression américaine, Bagdad a de son côté fixé aux milices chiites pro-iraniennes une date butoir ambitieuse – le 30 septembre – pour désarmer. Par ailleurs, l’Irak et la Syrie réaniment le projet d’oléoduc Kirkouk-Baniyas, qui offrirait une alternative au détroit d’ Ormuz.

Cette politique américaine ne saurait toutefois masquer une réalité : les pays du Golfe sont contraints de ménager Téhéran, en raison de leur vulnérabilité aux frappes iraniennes. Les canaux diplomatiques restent donc ouverts et, selon certaines sources, un accord discret a même été négocié par le Pakistan pour obtenir l’arrêt des attaques iraniennes contre l’Arabie Saoudite, dans un arrangement aussi prêté aux Emirats. Les États du Golfe ont en effet relevé que leurs systèmes de défense (essentiellement américains) ont surtout protégé les cibles américaines et israéliennes, leur donnant la sensation d’être un peu livrés à eux-mêmes.

Les pays du Golfe sont donc conduits – tout en préservant le lien stratégique avec Washington – à resserrer les liens entre eux et avec la Turquie, le Pakistan et l’Egypte, pour trouver une solution à leurs problèmes de sécurité face au manque de fiabilité de l’administration Trump et à l’intransigeance tant du régime iranien que du gouvernement Netanyahou.

Par Bertrand Besancenot