Tandis que les attentes de paix en Europe grandissent de toutes parts en même temps qu’augmentent des pressions de tous genres sur les protagonistes, le conflit russo-ukrainien entre dans une nouvelle phase dont l’esquisse a été bien dessinée par les événements de ces dernières semaines.
Sans prétention de détenir toutes les clés et les détails d’analyse, il est utile de tenter d’établir une cartographie des nouvelles personnalités qui pèseront sur l’évolution de la situation du point de vue militaire et diplomatique dans les prochains mois. La période s’annonce cruciale, ne serait-ce qu’en raison de l’incertitude liée au soutien américain dans le contexte des élections de mi-mandat des deux chambres de Congrès américaines tant attendues.
C’est en Ukraine que les changements les plus significatifs ont eu lieu. En effet, éprouvant, selon lui, le besoin d’un “changement de stratégie politique” et d’un “renouvellement de l’exécutif”, le Président Zelensky a procédé en juin-juillet 2026 à un remaniement large de son gouvernement. Ont ainsi fait leur entrée de nouveaux profils comme Serhii Koretskyi, Premier ministre, Vsevolod Chentsov, Vice-Premier ministre chargé de l’intégration européenne et euro-atlantique, Ivan Vyhivskyi, Ministre de l’Intérieur qui sera essentiel pour nommer les postes importants, mais aussi beaucoup d’autres, près de 11 nouveaux membres au total. En comparaison, il ne reste que 7 anciens membres de cabinet, notamment par exemple Denys Shmyhal (ancien Premier ministre, devenu premier vice-Premier ministre et ministre de l’Énergie) et Andrii Sybiha (ministre des Affaires étrangères depuis 2024).
Parmi les nouveaux visages de ce gouvernement, celui du nouveau Premier Ministre est l’un des plus remarquables. Serhii Koretskyi est un novice absolu en politique, n’ayant jamais occupé de poste ministériel ou politique. Ancien directeur de Naftogaz, le géant de l’énergie ukrainien, il a un profil du monde économique très marqué ce qui fait qu’il est attendu de sa part qu’il applique des méthodes de gestion de crise efficaces. Son absence d’ambitions politiques affichée est citée comme un atout majeur supplémentaire.
Incertitude concernant le poste du Ministre de la Défense
Dans ce contexte, c’est sans aucun doute le limogeage de l’ancien ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, qui fait polémique et provoque une mini-crise politique interne. En effet, ayant un profil réformateur et numérique, associé à l’innovation militaire, aux drones et à la modernisation de l’armée, le jeune ministre de la Défense est devenu très populaire en à peine six mois de fonction. Son style et sa vision détonnent par rapport à ceux d’Oleksandr Syrsky, Commandant en chef des forces armées ukrainiennes au style « vieille école », provoquant, selon les experts, un « conflit ouvert » entre les deux hommes représentant les deux piliers de la stratégie militaire du pays.
Malgré les idées progressistes et la volonté de Fedorov de « remplacer la mobilisation de la population par la digitalisation de l’armée », Président Zelensky a fait l’arbitrage initial en faveur
de Syrsky. Même s’il est difficile à comprendre de l’extérieur sa véritable motivation, citons deux craintes principales qu’aurait eu le Président selon les analystes : la popularité croissante de Fedorov qui pourrait devenir une figure politique prétendant à l’avenir à la Fonction Suprême et sa vision de la stratégie militaire, trop basée sur les « drones » (qui serait sous l’influence du lobby des producteurs ukrainiens) à la défaveur de l’artillerie au sens large. Les mauvaises langues vont jusqu’à attribuer ce remaniement ministériel au désir du Président de se séparer de Fedorov.
D’autres citent des raisons plus objectives au conflit Fedorov – Syrsky, qui seraient de nature
« structurelle et institutionnelles » que « personnelles et générationnelles ». Elles résideraient dans la « mauvaise » répartition des compétences et des fonctions entre un ministre de la Défense et un Commandant en chef des forces armées ukrainiennes ce qui créerait deux centres décisionnels concurrents, surtout pour l’accès aux budgets de la Défense (en opposant l’investissement dans les drones d’un côté et dans l’artillerie de l’autre).
Les manifestations organisées par les soutiens de Fedorov auront finalement eu la peau de Syrsky mais ne rétabliront pas (pour le moment) l’ancien Ministre de la Défense dans ses fonctions. Le remplacement de Syrsky par Mykhailo Drapaty, un jeune général « compétent, aguerri et humain », est bien accepté avec un seul « hic » sur le plan procédural : c’est le ministre de la Défense qui soumet la candidature de Commandant en chef au Président, suivi par l’approbation définitive par le parlement ukrainien (Verkhovnaya Rada). Pour l’heure, le poste de
Ministre de la Défense reste vacant, les fonctions sont assurées par interim par Ievhenii Khmara, Chef des services de sécurité.
Ihor Klymenko, alors ministre de l’Intérieur, a été envisagé pour la Défense puis finalement a été orienté vers un autre poste au Conseil de sécurité nationale et de Défense. Il est à noter, sans surprise, que le poste de Ministre de la Défense reste le plus « volatile » : depuis 2022, il s’agit du 5ème ministre de la Défense qui va être nommé dans les jours qui viennent. Pour les autres postes : il s’agit du 4ème Commandant en chef et du 3 ème Premier Ministre pour la même période. Cette situation illustre « la recherche d’un équilibre entre nécessité démocratique de contrôle civil et besoin militaire de continuité ».
Swap Kachka – Chentsov dans les relations avec l’UE
Parmi les autres nominations récentes, on notera celle de Taras Kachka au poste de l’Ambassadeur de l’Ukraine auprès de l’EU en y remplaçant Vsevolod Chentsov, qui prend l’ancien poste de Kachka, celui du vice-Premier ministre chargé de l’intégration européenne et euro-atlantique. Avant ce poste, il a été représentant commercial de l’Ukraine et a travaillé sur les négociations commerciales et d’intégration avec l’UE. Les sources européennes le décrivent comme un juriste et un technocrate orienté vers les réformes, les règles commerciales et l’alignement réglementaire avec l’Union européenne. Taras Kachka était déjà et restera au cœur du dossier d’adhésion à l’UE – la priorité absolue, « sans aucune autre alternative » de l’Ukraine.
Renouvellement diplomatique côté français
Dans les relations bilatérales, il est à noter la nomination intervenue en début de l’année de la nouvelle envoyée spéciale du Président Macron pour la reconstruction de l’Ukraine – Muriel Lacoue-Labarthe, passée par la DG Trésor et la banque européenne d’investissement. Son objectif serait de « suivre la stratégie française d’aide civile, de soutien économique et de reconstruction de l’Ukraine ». Son prédécesseur, Pierre Heilbronn, a ouvert la voie et a fait de ce poste un véritable atout de diplomatie économique entre la France et l’Ukraine.
Last but not the least, c’est la nomination toute récente du nouvel ambassadeur de France à Kiiv : jusqu’ici directeur de l’Europe continentale de la Direction générale des affaires politiques et de sécurité du Quai d’Orsay, Brice Roquefeuil remplace Gaël Veyssière, en poste depuis trois ans. Quant à l’Ambassade de l’Ukraine en France, elle est toujours dirigée par Vadym Omelchenko, depuis bientôt 6 ans.
Par Olga Belot
