Hongrie : la chute du président accélère la fin du système Orbán

Victorieux le 12 avril et investi Premier ministre le 9 mai -à l’occasion de la journée de l’Europe-, le Premier ministre hongrois Péter Magyar accélère le remplacement du « système » Orbán. L’ancien  Premier ministre d’extrême-droite, au pouvoir depuis 2010, avait mis en place un système de verrouillage relatif du pouvoir, allant des médias aux milieux économiques stratégiques. Associé à une réforme constitutionnelle entrée en vigueur début 2012 qui permettait à Viktor Orbán de concentrer les pouvoirs, ce système expliquait probablement la longévité de l’objecteur persistant à Bruxelles.

Outre les nombreux chantiers autour de l’Etat de droit, après avoir obtenu fin mai le dégel de 16,4  milliards d’euros de fonds européens, Péter Magyar veut mettre fin à la corruption qui ravage le pays. La volonté hongroise de normalisation démocratique, expliquant son soutien au Tisza lors des législatives, demeure teinté d’un besoin d’amélioration du niveau de vie : peu de secteurs économiques n’ont pas été pénétrés par des proches du Fidesz -le parti de Viktor Orbán- qui avaient l’habitude d’être « rétribués » pour leurs bons offices politiques.

Pour ce faire, le Premier ministre s’attarde naturellement à la puissante mainmise institutionnelle de 16 ans d’orbánisme, plus récemment avec la réforme constitutionnelle adoptée au Parlement. Le 13 juillet dernier, le Tisza de Péter Magyar -en position de supermajorité avec ses 141 sièges sur 199- a pu mettre directement fin au mandat du président Tamás Sulyok, installé en 2024 par le Fidesz. Fonction représentative, le président conserve un pouvoir de véto législatif temporaire et de saisie de la cour constitutionnelle -jusqu’ici dominée par le Fidesz-, qui aurait pu retarder les efforts du Tisza dans une course à la séduction (et aux réformes), notamment vis-à-vis de Bruxelles.

Péter Magyar reproche au désormais ancien président -ses fonctions ayant pris fin le 20 juillet- son silence pendant les dérives du gouvernement précédent qui concentrait donc le pouvoir, réprimant toute opposition, affaiblissant les éventuels contre-pouvoirs, et restreignant par exemple la marche des fiertés. Cette « grave perte de confiance », comme présentée dans la réforme constitutionnelle, s’accompagne de mesures permettant d’écarter durablement le personnel politique historique du système Orbán : limite de 70 ans pour les juges constitutionnels, remplacement direct de responsables d’institutions « indépendantes » nommés par le Fidesz, mais aussi la limité rétroactive de douze années pour les mandats parlementaires. Cette réforme complète la limitation à huit ans de l’exercice de la fonction de Premier ministre, adoptée le 15 juin. Effectivement, Viktor Orbán ne pourra plus être élu parlementaire, ou prétendre devenir Premier ministre à nouveau.

Lors de sa signature mettant fin à ses fonctions l’ancien président Tamás Sulyok a dénoncé une atteinte à la séparation des pouvoirs. Cela a été suivi par l’ancien Premier ministre, appelant le 22 juillet à une « résistance contre la tyrannie » du Tisza. En réalité, Viktor Orbán voit s’écrouler tout l’écosystème du Fidesz. Après avoir détenu plus de 135 sièges lors de la précédente législature, le parti ne compte plus que 52 députés (incluant l’alliance avec le KDNP, les démocrates-chrétiens). De nombreux cadres du parti ont démissionné ou sont tout simplement partis -parfois sans même donner de nouvelles. La dégringolade est telle, que des sondages au mois de mai placent le parti d’extrême-droite à seulement 18 % d’opinions favorables, alors même qu’il avait récolté le mois précédent près de 39 % des suffrages.

Cette décomposition confirme d’ailleurs une vision jusqu’alors minoritaire quant à la Hongrie : le système Orbán était en fait bien moins enraciné qu’il n’y paraissait. La puissance du Fidesz avait longtemps été décrite comme addition des relais auprès des médias publics et privés, des grandes entreprises, des fondations patrimoniales, des universités, des think tanks hongrois et internationaux, ainsi que des réseaux conservateurs européens et américains -ces derniers permettant d’ailleurs la venue du Vice-président américain J.D. Vance à la veille des élections législatives d’avril.

Pourtant, dans les dernières semaines, ces acteurs ont montré qu’ils ne constituaient pas nécessairement un appareil idéologique soutenant Orbán, mais davantage un réseau de dépendance économique et institutionnelle organisé autour de l’accès au pouvoir. Le gouvernement réorganise les médias publics, remet en cause les financements de l’ancien écosystème et entend interrompre les importants flux de publicité publique qui alimentaient notamment le conglomérat KESMA.

Il démantèle aussi certaines fondations qui alimentaient cet écosystème, dont le Mathias Corvinus Collegium, qui est menacé par la restitution de dotations et participations publiques dont l’institution avait bénéficié. Plutôt qu’insérer ces think tanks dans l’idéologie du parti au pouvoir, Péter Magyar préfère les laisser péricliter, changeant donc de méthode : plutôt que de retourner ces structures à son profit, Péter Magyar paraît préférer les couper de leurs ressources publiques et les laisser perdre progressivement leur centralité.

Cette méthode semble séduire la population, le soulagement politique l’emporte largement face au scrupule institutionnel ; « les Hongrois en ont eu marre des magouilles du Fidesz », « Magyar n’a pas été élu pour cohabiter prudemment avec les restes d’Orbán », dit-on à Budapest. Cette libéralisation du pouvoir pourrait d’ailleurs tendre vers une pratique allemande du parlementarisme, la Hongrie étant déjà formellement une république parlementaire et le Tisza ayant inscrit dans son programme le vœu de réformer le droit électoral afin d’instaurer un système « beaucoup plus transparent, plus équitable et plus proportionnel ».

Alors que Péter Magyar avait fédéré les électeurs autour d’un objectif prioritaire -chasser Orbán- qui semble se réaliser, de nombreux chantiers demeurent, et l’actuelle supermajorité de son parti pourrait lui compliquer la tâche. En effet, la chute accélérée du Fidesz risque de permettre l’éclosion de courants libéraux, sociaux-démocrates, écologistes, conservateurs ou nationalistes modérés… ce, même au sein du Tisza.

Outre les fonds européens, le gouvernement doit s’attarder sur une autre situation gênante héritée de Viktor Orbán : un déficit public (mais pas médiatiquement, jusqu’à l’arrivée du Tisza) s’élevant à près de 7% du PIB. Péter Magyar doit présenter une révision budgétaire d’ici fin août, tout en respectant ses  promesses sur la santé, l’éducation, les retraites et les infrastructures.

Diplomatiquement aussi, la copie laissée par Viktor Orbán ne simplifie par les choses. Péter Magyar a effectivement reconnu clairement que l’Ukraine était victime de l’agression russe, obtenant par la même occasion un accord sur les droits de la minorité hongroise de Trancarpatie, mais demeure ferme quant à l’engagement militaire de la Hongrie dans le conflit, ainsi réservé sur l’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’Union européenne.

La véritable rupture ne se mesurera toutefois pas au nombre de responsables orbániens écartés, ni même à la disparition politique de Viktor Orbán. Elle dépendra de la capacité de Péter Magyar à renoncer aux instruments qui lui permettent aujourd’hui d’agir aussi rapidement. En promettant un système électoral  plus proportionnel, le retour du pluralisme et, peut-être, une pratique plus coalitionnelle du pouvoir, le Premier ministre prend le risque de défaire les conditions mêmes de sa domination. Le succès de l’alternance hongroise se jugera ainsi moins à la capacité de Magyar à remplacer Orbán qu’à celle de rendre impossible l’émergence d’un nouvel Orbán -y compris sous son propre visage.

Par Eric Guiochon