Donnée en tête dans plusieurs sondages du premier semestre 2026, la formation issue de la fusion entre Naftali Bennett et Yaïr Lapid — baptisée Beyahad, « Ensemble » — s’est imposée comme la seule alternative crédible au gouvernement de Benjamin Netanyahou, avant de connaître un tassement sensible ces dernières semaines. Au-delà d’une simple alternance, le scrutin à venir, qui doit se tenir d’ici la fin du mois d’octobre 2026, pourrait marquer la fin d’un cycle politique qui domine Israël depuis près de trois décennies et ouvrir la voie à un renouvellement profond de sa vie politique.
Les prochaines élections législatives israéliennes pourraient constituer l’un des scrutins les plus importants depuis plusieurs décennies. Non parce qu’elles désigneraient simplement un nouveau gouvernement, mais parce qu’elles pourraient marquer la fin d’un cycle politique commencé il y a près de trente ans : celui de Benjamin Netanyahou, qui a confirmé sa candidature le 10 juin dernier. Les derniers sondages, relayés notamment par le *Jerusalem Post*, dessinent un paysage plus fragmenté qu’il y a quelques mois : le Likoud reste le premier parti avec environ 23 sièges, Beyahad le talonne autour de 22, et la coalition gouvernementale ne dépasse pas 52 sièges — loin des 61 nécessaires pour gouverner seule. Le bloc d’opposition hors partis arabes plafonne, lui, à 58 sièges. Aucun camp ne dispose donc d’une majorité automatique, mais c’est bien la formation de Naftali Bennett et Yaïr Lapid qui demeure le pivot autour duquel pourrait se construire une alternance — à condition de contenir l’érosion observée ces dernières semaines face à une concurrence inattendue au sein du camp de l’opposition.
Dans ce paysage d’opposition, une figure a émergé avec une rapidité qui a surpris les observateurs : l’ancien chef d’état-major de Tsahal Gadi Eisenkot, dont le mouvement Yashar! talonne désormais les grandes formations dans plusieurs sondages. Son parcours militaire — il a dirigé les forces armées israéliennes de 2015 à 2019 — lui confère une autorité naturelle en matière de sécurité que peu de responsables politiques peuvent revendiquer. Membre du cabinet de guerre constitué au lendemain du 7 octobre avec Benny Gantz, il a démissionné en juin 2024, refusant de cautionner davantage la gestion du conflit par Netanyahou. Mais c’est son histoire personnelle qui lui a valu une place à part dans la conscience collective israélienne. Son fils, le sergent-chef Gal Meïr Eisenkot, 25 ans, a été tué dans l’explosion d’une bombe dans un tunnel à Jabaliya, dans le nord de Gaza, en décembre 2023. Le lendemain, son neveu, le sergent Maor Cohen Eisenkot, 19 ans, tombait à son tour à Khan Younès. Un troisième proche, le capitaine Yogev Pazy, 22 ans, lui aussi neveu d’Eisenkot, était tué en novembre 2024 dans le nord de Gaza. Dans un pays où le service militaire traverse toutes les familles, cette triple perte donne à Eisenkot une légitimité que le débat politique ne peut ni fabriquer, ni contester.
Néanmoins, la fragmentation traditionnelle du paysage politique israélien rend toute projection hasardeuse. Mais pour la première fois depuis longtemps, l’hypothèse d’une alternance ne relève plus de la spéculation et pose la question suivante : Israël est-il prêt à entrer dans l’après-Netanyahou ?
Benjamin Netanyahou, l’homme qui a dominé la politique israélienne
Peu de dirigeants démocratiques auront autant marqué leur pays que Benjamin Netanyahou. Élu une première fois Premier ministre en 1996 à l’âge de 46 ans, il devient alors le plus jeune chef de gouvernement de l’histoire israélienne. Battu en 1999, beaucoup le croient politiquement terminé. Pourtant, après plusieurs années passées dans l’opposition puis au ministère des Finances, il revient au pouvoir en 2009. Depuis cette date, il a dirigé Israël presque sans interruption, ne quittant brièvement ses fonctions qu’entre 2021 et 2022 avant de revenir à la tête du gouvernement. À l’issue des prochaines élections, il pourrait avoir exercé le pouvoir pendant près de vingt années cumulées, un record absolu dans l’histoire d’Israël.
Pour une génération entière d’Israéliens, Netanyahou est devenu bien davantage qu’un dirigeant politique. Il constitue un élément structurant du paysage institutionnel national. Les partis se positionnent pour lui ou contre lui. Les coalitions se bâtissent autour de sa personne. Les débats politiques finissent souvent par se réduire à une question : faut-il maintenir ou remplacer Benjamin Netanyahou ? Cette personnalisation extrême du pouvoir a profondément polarisé la société israélienne — au point qu’une enquête de l’Israel Democracy Institute publiée le 9 juin estime que 61 % des Israéliens jugent qu’il ne devrait pas se représenter.
Une coalition qui a écorné l’image internationale d’Israël
Le scrutin à venir ne concerne pas seulement Benjamin Netanyahou. Il concerne également la coalition qui l’entoure. Depuis plusieurs années, les figures les plus radicales du gouvernement ont contribué à dégrader l’image d’Israël auprès d’une partie de ses alliés occidentaux. Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, issu de la mouvance kahaniste, s’est régulièrement illustré par des déclarations polémiques sur les Palestiniens, la sécurité intérieure ou encore les implantations en Cisjordanie. Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, chef du Parti sioniste religieux, défend quant à lui une vision ouvertement favorable à l’extension de la souveraineté israélienne sur une partie de la Cisjordanie. Plusieurs de ses prises de position ont suscité de vives critiques à l’étranger.
Ces responsables ne sont évidemment pas seuls responsables de la dégradation de l’image internationale d’Israël. Les conséquences de la guerre à Gaza, les tensions persistantes avec les Palestiniens et les débats autour de la réforme judiciaire ont également joué un rôle majeur. Mais leur présence au sein du gouvernement a contribué à installer, aux yeux d’une partie de l’opinion occidentale, l’image d’un pays en rupture avec certains de ses partenaires historiques.
L’étrange favori : Naftali Bennett
Le principal bénéficiaire de cette dynamique reste aujourd’hui Naftali Bennett. Bennett n’est pas l’antithèse de Netanyahou. Sur les questions de sécurité, il appartient à la même famille politique que l’ancien Premier ministre. Il partage une vision ferme face à l’Iran, au Hezbollah et aux menaces qui pèsent sur Israël. La différence se situe moins dans les objectifs poursuivis que dans la manière de gouverner, de construire des coalitions et de restaurer un climat politique devenu profondément polarisé.
Sa singularité réside ailleurs. Fils d’immigrés américains installés à Haïfa, il a construit sa légitimité à travers trois expériences typiques de sa génération : le service militaire — plusieurs années dans les unités d’élite Sayeret Matkal puis Maglan, jusqu’au grade de major de réserve —, l’entrepreneuriat, avec la revente en 2005 de sa société de cybersécurité Cyota à RSA Security pour 145 millions de dollars, et l’action publique. Ce parcours en fait l’une des figures emblématiques de la « Start-Up Nation » israélienne.
Surtout, Bennett possède une caractéristique unique dans la vie politique israélienne : il est le seul responsable politique à avoir déjà réussi à écarter Benjamin Netanyahou du pouvoir. Lors des élections de mars 2021, son parti Yamina n’obtient pourtant que sept sièges à la Knesset. Dans la plupart des démocraties parlementaires, un tel résultat condamnerait son chef à un rôle secondaire. Bennett va pourtant réussir un tour de force politique. Profitant de l’impasse créée par quatre élections en moins de deux ans, il conclut un accord avec Yaïr Lapid et construit une coalition regroupant huit partis allant de la droite nationaliste à la gauche sioniste, en passant par le centre et, fait inédit dans l’histoire israélienne, un parti arabe indépendant. Le gouvernement Bennett-Lapid est investi le 13 juin 2021 et met fin à douze années ininterrompues de pouvoir de Benjamin Netanyahou.
Quinze ans plus tard, c’est cette même alliance que les deux hommes ont scellée de façon plus durable, en fusionnant leurs partis fin avril 2026 au sein de Beyahad. Mais l’équation arithmétique reste la même qu’en 2021 : sans le soutien, au moins tacite, des partis arabes — le Raam et la Liste unie —, aucune majorité de gouvernement n’est mathématiquement atteignable pour l’opposition. C’est précisément ce donnant-donnant qui avait fini par faire imploser la précédente coalition.
Cette coalition de 2021 portait en elle les causes de sa précarité, avec seulement 61 sièges sur 120. Les divergences idéologiques entre ses composantes se révèlent rapidement difficiles à surmonter. Les débats sur la religion, la sécurité ou la Cisjordanie provoquent des tensions permanentes. La défection de plusieurs députés prive progressivement le gouvernement de sa majorité. Un an après son arrivée au pouvoir, Bennett et Lapid décident eux-mêmes de dissoudre la Knesset. L’expérience échoue, mais elle démontre qu’une alternance à Netanyahou est possible.
Une élection dans un contexte géopolitique explosif
Le contexte régional donne à ce scrutin une importance particulière. Sur le dossier iranien, la donne a changé de nature : Israël a engagé une offensive directe contre le programme nucléaire et balistique de Téhéran, l’opération « Lion Rugissant ». Mais ses dividendes politiques restent incertains pour Netanyahou — l’opinion israélienne demeure divisée sur l’impact réel de cette opération sur la sécurité du pays, et la cote de popularité du Premier ministre, déjà dégradée depuis le 7 octobre 2023, ne s’en est pas relevée.
Au nord, la guerre contre le Hezbollah continue de peser sur le quotidien israélien. Loin d’avoir disparu, la menace est devenue une réalité permanente. Entre tirs de drones, frappes de missiles, opérations militaires et violations répétées des cessez-le-feu, le front libanais reste l’un des principaux foyers de tension de la région. Pour les Israéliens, la question n’est plus de savoir si le Hezbollah constitue une menace, mais comment empêcher qu’un conflit déjà en cours ne débouche sur une guerre régionale de plus grande ampleur impliquant directement l’Iran.
À Gaza, les conséquences politiques, militaires et diplomatiques de la guerre post-7-octobre continuent de peser lourdement sur le débat public.
Dans ce contexte, les Israéliens ne recherchent pas seulement un dirigeant. Ils cherchent un gouvernement capable de garantir leur sécurité, de restaurer une certaine stabilité institutionnelle et de redresser l’image du pays sur la scène internationale.
Plus qu’une victoire de Bennett, la fin d’un cycle
Pour autant, présenter Bennett comme le futur visage définitif d’Israël serait probablement une erreur. La véritable portée historique de sa victoire éventuelle réside ailleurs. Depuis près de vingt ans, la politique israélienne s’est organisée autour d’une seule personnalité. Cette centralité a progressivement empêché l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants capables de structurer durablement le débat public. Une victoire de Bennett ne transformerait pas immédiatement Israël. Elle ne résoudrait ni les fractures internes du pays ni les défis régionaux auxquels il demeure confronté. Mais elle pourrait permettre à la démocratie israélienne de retrouver un fonctionnement plus normal, où les élections opposeraient davantage des projets politiques que des fidélités ou des rejets personnels.
En ce sens, Bennett apparaît moins comme un homme de rupture que comme un homme de transition. Son rôle pourrait être de tourner la page Netanyahou et d’ouvrir un espace politique permettant l’émergence future de nouveaux leaders, plus consensuels, capables de reconstruire des équilibres aujourd’hui mis à mal.
Dans un Moyen-Orient marqué par l’incertitude stratégique, les tensions avec l’Iran, l’instabilité du Liban et les conséquences durables de la guerre à Gaza, Israël a besoin de dirigeants capables de conjuguer fermeté sécuritaire, cohésion nationale et crédibilité internationale.
Au fond, l’enjeu des prochaines élections législatives n’est peut-être pas seulement de savoir qui gouvernera Israël demain. Il est de déterminer si les Israéliens sont prêts à tourner la page Netanyahou pour ouvrir un nouveau chapitre de leur histoire politique.
