L’accord signé à Versailles le 17 juin entre les Etats-Unis et l’Iran a été accueilli partout dans le monde – sauf en Israël et par certains à Washington – avec soulagement, car il met fin en principe aux hostilités et qu’il lève le blocus du détroit d’Ormuz, cause d’une crise énergétique mondiale préoccupante.
Mais il est clair qu’à ce stade aucun des objectifs israélo-américains à l’origine du conflit n’est réglé : élimination du programme nucléaire iranien, destruction de l’arsenal de missiles balistiques de Téhéran, démantèlement du réseau régional de mandataires de l’Iran (en particulier le Hezbollah au Liban) et renversement du régime islamique. L’accord signé est en fait un simple mémorandum, qui évite pour le moment un nouvel embrasement régional et qui établit un programme de négociation de 60 jours extensibles sur les points en litige, y compris les modalités de circulation dans le détroit d’Ormuz, le dégel des avoirs financiers iraniens à l’extérieur et la compensation éventuelle des dommages de guerre.
Naturellement le président Trump présente aux Américains son accord comme une victoire éclatante : baisse prochaine des prix du pétrole, affaiblissement des capacités de nuisance de l’Iran etc… L’Iran – malgré l’importance des destructions sur son sol – fait de même en proclamant sa victoire sur le « Grand Satan » (Etats-Unis) et le « Petit Satan » (Israël), du fait de l’inclusion du Liban dans le cessez-le-feu, de la fin du blocus américain sur les ports iraniens, du déblocage de milliards de dollars d’avoirs iraniens, de la levée des sanctions américaines (notamment sur le pétrole), et de son contrôle du détroit d’Ormuz …
Sur le fond, cet accord peut donc difficilement être analysé autrement que comme un échec de la diplomatie trumpienne, qui s’est laissée entraîner par Netanyahou dans un conflit qui hélas porte atteinte à la crédibilité internationale des Etats-Unis et – après le carnage à Gaza – au crédit moral d’Israël, tous les deux sérieusement entamés. Il n’est en effet pas du tout évident que la négociation à venir sur le nucléaire parvienne à des résultats meilleurs que le JCPOA de 2015, loin de là. En outre, le Premier ministre israëlien conteste ouvertement cet accord auquel il n’a pas été associé et il réserve le droit d’Israël à poursuivre ses opérations militaires, en particulier au Liban.
Les pays du Golfe, premières victimes de cette crise après l’Iran, s’interrogent eux – à part les Emirats Arabes Unis – sur la fiabilité de la protection américaine et ils entendent mieux prendre en main leur destin sécuritaire en renforçant leurs capacités de défense autour de leurs infrastructures énergétiques et stratégiques. Ils souhaitent aussi développer leur coopération avec leurs voisins (Pakistan, Turquie, Egypte) et ont commencé à élaborer des projets de nouvelles voies de circulation évitant le détroit d’Ormuz. Le ministre saoudien des affaires étrangères a par ailleurs déclaré publiquement ne disposer d’aucune information sur le fonds de 300 milliards de dollars pour reconstruire l’économie iranienne évoqué par l’accord, ni sur une éventuelle contribution des monarchies du Golfe. Il a précisé : « La confiance avec l’Iran doit être reconstruite avant que toute idée de coopération économique ou d’investissement mutuel puisse être abordée rationnellement ».
Il faut bien sûr espérer que la négociation permette de trouver in fine un compromis acceptable sur le nucléaire, obtienne certaines garanties iraniennes sur son programme balistique, comporte un engagement de Téhéran à ne plus déstabiliser la région via ses « proxies » ainsi qu’une renonciation à percevoir des « frais de service » dans le détroit d’Ormuz. Cela est très loin d’être acquis car le régime iranien est persuadé d’avoir gagné cette guerre et qu’il s’est durci avec le renforcement des éléments les plus radicaux des Gardiens de la Révolution. En outre, la population iranienne risque d’être la grande oubliée de cet accord. De plus, le jusqu’au-boutisme de Netanyahou menace de perturber cette négociation – comme on le voit au Liban – , même si Trump semble peu disposé à reprendre des opérations militaires sur l’Iran. En effet, les divergences et tensions se sont multipliées ces dernières semaines entre Washington et Tel Aviv : Trump veut parvenir à un accord avec l’Iran, réduire les tensions régionales et ouvrir la voie à une stabilisation plus large du Moyen Orient, afin de se concentrer sur d’autres priorités. En revanche, Netanyahou voit cet accord comme un revers stratégique et entend préserver sa liberté d’action maximale contre l’Iran et ses alliés.
En somme, il convient naturellement de se réjouir que la guerre soit arrêtée, que l’on ait évité l’aggravation d’une crise énergétique mondiale, que le Liban puisse profiter de l’affaiblissement du Hezbollah pour se reconstruire et que la diplomatie reprenne enfin ses prérogatives au Moyen Orient.
Les pessimistes diront cependant qu’une mauvaise paix mène toujours à une nouvelle guerre … car le régime iranien investira les ressources dégelées dans son arsenal militaire et son réseau de « proxies », ce qui présage un nouveau cycle inévitable de confrontation. Les optimistes espèrent eux qu’une dynamique de paix se créera au cours de la négociation qui a commencé : si l’Iran, avec des moyens retrouvés, rénove ses installations pétrolières et gazières et se focalise sur la reconstruction du pays au lieu de poursuivre la chimère de son « arc chiite » au Moyen Orient, la société iranienne – éduquée – pourrait enfin sortir du processus d’appauvrissement actuel et espérer se rapprocher du modèle occidental auquel elle aspire. Toutefois, le régime islamique fera-t-il le bon choix ? Est-il capable de s’ouvrir, ne fut-ce que pour éviter de nouvelles « émeutes de la faim » ? Les pragmatiques du régime l’emporteront-ils sur les ultraconservateurs au sein des Gardiens de la Révolution ? Rien n’est moins sûr.
Le succès de la négociation est en tout cas ce qu’il faut souhaiter à la fois pour la population iranienne, pour la stabilisation du Moyen Orient et pour la reprise économique dans le monde.
Il reste que :
- L’Iran continuera à jouer la carte libanaise pour faire pression sur Washington, et éventuellement faire traîner les négociations en longueur en mettant la faute sur les Etats-Unis, responsable à ses yeux des actions de l’Etat hébreu au pays du Cèdre.
- Tout règlement durable dans la région ne pourra pas faire l’impasse sur une solution équitable à la question palestinienne, ce à quoi le gouvernement israëlien actuel n’est hélas pas prêt.
