Quand la puissance s’invite dans l’économie : quelques enseignements de l’IMF Economic Review Conference 2026

Rendez-vous annuel de discussion scientifique du Fonds monétaire international, l’IMF Economic Review Conference est organisée autour de la revue éponyme de l’institution financière, publiée trimestriellement. Conférence plus scientifique que politique, réunissant donc un aréopage d’universitaires et de banquiers centraux, elle demeure un moment éclairant sur l’évolution des catégories et instruments mobilisés dans le débat économique international.

Hasard ou non, l’édition 2026 se tient à Bangkok, en association avec la Banque de Thaïlande et le Puey Ungphakorn Institute for Economic Research, alors que la réunion annuelle du FMI (après deux éditions à Washington D.C., dans le cadre de la rotation tri-annuelle) se tiendra, elle aussi, dans la capitale thaïlandaise cet automne.

Le premier signe intéressant de la conférence réside dans le choix du titre de l’édition 2026 : « pouvoir, marchés et stratégies dans un ordre international mouvant ». Plus généralement, le vocabulaire retenu aurait difficilement pu constituer l’ossature d’une conférence internationale de ce type tenue il y a cinq ans, par exemple. Loin de dire que le FMI découvrirait la géoéconomie, cette édition montre une normalisation progressive de la matière dans la recherche macroéconomique, qui intègre donc de nouvelles considérations : sécurité nationale, vulnérabilité, ou encore souveraineté économique. Ces anciennes « perturbations extérieures », ou chocs exogènes, deviennent ainsi des variables à part entière de la recherche macroéconomique du FMI.

Trois basculements sont à retenir de cette édition, tenue à quelques jours de l’annonce de « l’accord historique » entre les Etats-Unis et l’Iran supposé mettre fin à près de 4 mois de conflit.

Le retour de l’Etat stratège, qui ne se manifeste plus seulement dans les politiques industrielles, mais s’élargit au crédit et à la soutenabilité financière. Les deux premières parties des discussions combinaient des réflexions sur la stratégie industrielle et la spécialisation, avec la capacité étatique et la question du défaut souverain. Une logique intéressante sous-tend justement ce rapprochement : la performance économique ne dépend plus uniquement d’une allocation dite optimale des ressources, mais davantage d’une stratégie plus intégrée d’orientation de l’investissement, de contrôle et de développement technologique, tout en préservant les fondements d’une action économique équilibrée -donc avec une approche précautionneuse de la dette et du risque de défaut souverain.

Plusieurs échanges complémentaires accompagnent cette réflexion, notamment autour de cette même soutenabilité de la dette qui ne saurait être réduite qu’à un simple ratio budgétaire. Plus généralement, le risque de défaut s’accompagne d’éléments de légitimité fiscale (face aux « révoltes fiscales ») et de relations à l’égard des créanciers.

Ensuite, il s’installe une lutte pour l’alignement d’Etats, entreprises et juridictions. La partie la plus forte du programme s’intéresse justement à la transformation des relations économiques en instruments de contrainte.  Cette évolution se mesure jusque dans les échanges commerciaux : en 2021, la réduction des barrières tarifaires aurait accru le commerce international de 7,5%, tandis que la dégradation de l’environnement géopolitique en aurait retranché environ 5,3%. L’alignement stratégique devient ainsi presque aussi structurant que le niveau de droits de douane.

Cette lutte pour l’alignement apparaît particulièrement au regard de la rivalité sino-américaine, qui pèse désormais sur des « swing states » (Etats-pivots) : des acteurs intermédiaires du commerce international qui contrôlent des intrants et capacités critiques, comme la Corée du Sud, les Pays-Bas, le Vietnam ou encore le Mexique -et Taïwan dans une certaine mesure. Gouvernants et entreprises de ces pays font généralement l’objet tantôt d’incitations, mais aussi de pressions de Beijing et Washington lorsque leur coopération apparaît comme indispensable à la maîtrise d’un goulet d’étranglement stratégique ou technologique.

Enfin, la véritable variable stratégique de tout acteur économique dépend davantage de la structure de ses dépendances que de son degré d’ouverture. Plutôt qu’une analyse sur la fin de la mondialisation, il en émerge une nouvelle forme dans laquelle les relations et interdépendances commerciales demeurent, mais dans laquelle s’ajoutent des restrictions commerciales, financières et technologiques à des fins sécuritaires. L’interdépendance elle-même demeure un élément d’amortissement face aux chocs, mais qui se voit désormais instrumentalisée.

Certaines discussions se sont d’ailleurs attardées sur les effets inflationnistes persistants que provoquent des chocs géopolitiques, et la façon dont l’intégration à des ensembles commerciaux élargis (PTPGP, PERG…) peut tout de même limiter la violence de ces chocs, même dans le cas d’une confrontation directe entre grandes puissances. Il ne faut donc pas se déconnecter, mais adopter une posture plus agile en choisissant, organisant et sécurisant ses connexions.

Loin d’un nouveau consensus de Washington, cette conférence a tout de même confirmé la désuétude de l’idée selon laquelle l’efficacité économique devrait rester indépendante de toute considération stratégique : le choix d’un fournisseur, d’une technologie, d’une monnaie, ou même d’un créancier relève désormais du marché… et de la sécurité.

Pour les entreprises, l’enjeu ne réside plus vraiment dans la simple capacité à identifier les risques géopolitiques, mais plutôt à anticiper la manière dont ils affecteront les conditions de financement, la valorisation, la conduite des affaires, ou encore les décisions d’allocations du capital. La valeur d’une implantation, d’un actif productif ou d’un partenaire réside autant dans son rendement immédiat et futur que dans sa capacité à demeurer mobilisable dans un environnement dégradé.

Par Éric Guiochon