Quelle capacité de rebond des économies du Golfe après la crise ?

Selon Daniel Benaim, ancien conseiller du président Biden, les économies du Golfe – qui s’apparentaient jusqu’ici à des « voitures de course » – vont probablement , après des mois de guerre et d’interruption de leurs activités normales, ressembler à des « véhicules blindés, avançant plus lentement, mais mieux protégés pour aborder un chemin plus risqué ».

Selon lui, le modèle économique du Conseil de Coopération des Etats Arabes du Golfe (CCEAG) demeure résilient, malgré un choc qu’il ne faut pas sous-estimer. En réalité, certains  pays ont été plus touchés que d’autres, et l’Arabie Saoudite par exemple a même gagné de l’argent avec l’envolée des cours du brut, grâce à son terminal de Yanbu sur la mer rouge. Mais on ne peut pas nier que le conflit a couvert la région d’un « nuage de risque » très dommageable.

Cela étant, il faut aussi tabler sur la détermination des dirigeants du Golfe à défendre l’attractivité de leurs pays, en termes d’énergie bon marché, de capitaux disponibles, de terrains utilisables et d’incitatifs à investir chez eux. Ces pays sont en effet capables de faire preuve de créativité – comme ils l’ont démontré dans le passé – pour remonter la pente.

Cela signifie qu’ils devront investir massivement pour réparer les dégâts, sécuriser leurs installations – y compris leurs nouveaux centres de données – et réduire leur dépendance à l’égard du détroit d’Ormuz, en développant notamment de nouveaux oléoducs vers le Proche Orient ou l’océan indien.

Il est également clair qu’ils devront accroître leurs capacités anti-missiles et anti-drones, et les coordonner entre pays du CCEAG. Ils devront aussi repenser leur stratégie de défense, en continuant de s’appuyer sur le protecteur américain, mais aussi en diversifiant leurs partenaires (Chine, Turquie, Pakistan, Europe …).

Ils devront enfin rebâtir leur narratif sur le Golfe comme lieu sûr pour les affaires, le tourisme, le sport, la culture etc …

Sur le plan politique, plusieurs dirigeants du CCEAG reprochent aux Etats-Unis – et à Israël – d’avoir entraîné la région dans une crise majeure mettant à mal leur sécurité et leur développement économique. D’un autre côté, ils sont conscients que les équipements militaires américains ont protégé leurs villes et infrastructures des frappes iraniennes.

La réponse de ces États face à la nouvelle situation dans le Golfe n’est d’ailleurs pas unanime : L’Arabis Saoudite, le Qatar et le sultanat d’Oman sont favorables à une détente régionale et à un dialogue critique avec Téhéran, quels que soient leur aversion à l’égard du régime iranien. Les Emirats Arabes Unis – le pays le plus visé par l’Iran et celui qui a bénéficié de la protection du « dôme de fer « israëlien – sont au contraire partisans de la manière forte avec Téhéran, de concert avec l’Etat hébreu. Cette position n’est cependant pas partagée par tous les émirats de la Fédération.

Il faut donc s’attendre à ce que la réponse des pays du Golfe ne soit pas vraiment collective, mais plutôt une coordination plus ou moins formelle des capacités militaires nationales, l’Arabie Saoudite donnant une profondeur stratégique à l’ensemble.

En somme, l’opération israélo-américaine a montré la puissance de la force de frappe de ces deux pays pour endommager sérieusement l’adversaire iranien, mais elle a été insuffisante pour créer une nouvelle réalité politique stable dans la région. Le problème est que – par manque de confiance réciproque – aucun des protagonistes ne paraît aujourd’hui prêt à faire les compromis nécessaires pour parvenir à un règlement durable. La région risque donc de demeurer pendant un certain temps dans une période d’incertitude et d’instabilité, à mi-chemin entre la guerre et la diplomatie.

Il faut cependant espérer qu’à la longue, toutes les parties reconnaîtront qu’une solution négociée reste la moins mauvaise solution et qu’elle est indispensable pour assurer le développement des économies des pays de la région, dans des conditions qui seront certainement différentes. En tout cas, la France et l’Europe devraient saisir les nouvelles opportunités offertes par la reconstruction et la sécurisation des Etats du Golfe, qui sont – ne l’oublions pas – des pays amis et qui conservent un fort potentiel de croissance, grâce notamment à leurs puissants fonds souverains.

Par Bertrand Besancenot