Le risque accru de métastase terroriste dans le Sahel

Les attaques coordonnées du JNIM et du FLA au Mali, qui ont provoqué l’assassinat du ministre de la Défense, le général Sadio Camara, ont révélé une nouvelle fois l’ampleur du défi sécuritaire dans le pays. Elles ne sont pour autant guère surprenantes, tant le danger rôdait autour de la capitale depuis les attentats du 17 septembre 2025 contre une école de gendarmerie et l’aéroport de Bamako-Sénou.

Depuis les coups d’État de 2020 et 2021 et l’installation progressive de la junte dirigée par le général Assimi Goïta, les promesses d’enrayer la menace djihadiste et touarègue au Nord peinent à être tenues. L’arrivée des sociétés militaires privées (SMP) russes, Wagner puis Africa Corps, ne permet pas au pays de recouvrer sa sécurité, en dépit des effets d’annonces. La perte de Kidal, ville symbole du nord malien qui avait été reconquise en 2023, en est la preuve la plus parlante. Par l’immensité de son territoire, la faiblesse de son État et l’ampleur de l’implantation de réseaux djihadistes, le Mali est le miroir des dangers qui menacent toute la sous-région.

Anatomie d’une crise

Quand un quarteron de colonels prenait le pouvoir en 2020 des mains du régime vieillissant du président Ibrahim Boubacar Keïta, c’était sous les vivats des foules qui saluaient ainsi la fin d’un régime devenu impopulaire et la promesse d’un souverainisme retrouvé. Les Maliens étaient éprouvés par une vie difficile et lassés par les manifestations quotidiennes du Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), autour de figures de l’opposition et religieuses, notamment l’Imam Mahmoud Dicko. La fin brutale de la première transition conduite par le duo Bah N’Daw et Moctar Ouane en 2021 et la maîtrise totale du pouvoir par les militaires ont eu lieu sans grande contestation. Les promesses d’une transition paisible, de restauration de l’ordre, du retour à la sécurité et de la pleine souveraineté sur le territoire avaient réussi à convaincre. Cinq années plus tard, les décisions de la junte ont conduit le Mali dans une impasse préoccupante : le pays est isolé sur la scène diplomatique et tiraillé de l’intérieur par le double front avec les terroristes islamistes du JNIM et les miliciens indépendantistes du FLA qui asphyxient désormais tout le territoire. Bamako a rompu avec la France, sur fond de discours souverainistes désormais très populaires en Afrique francophone, chassé les soldats onusiens de la MINUSMA et noué un partenariat avec Moscou, dont l’un des artisans était le défunt Sadio Camara. Le Mali a également parrainé la sortie commune de la CEDEAO avec le Burkina Faso du capitaine Ibrahim Traoré et le Niger du général Abdourahmane Tiani, ouvrant vers la création de l’Alliance des États du Sahel (AES).

L’illusion souverainiste

Les juntes militaires du Sahel ont ainsi misé sur la brutalité dans la mise en œuvre de leur politique dite de rupture : fin du partenariat classique avec les anciens alliés, contrat avec des SMP russes, sortie de la CEDEAO, récusation — du moins dans le discours — du franc CFA, et prises de parole hostiles vis-à-vis de leurs voisins qui font le choix du maintien des équilibres géopolitiques régionaux, en l’occurrence la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Au plan intérieur, les libertés sont menacées, de nombreux médias fermés ou muselés, des journalistes et des militants arrêtés, voire enlevés et détenus au secret, et toute contestation publique des régimes est prohibée. Au Mali, l’avocat et opposant Mountaga Tall vient de rejoindre une longue liste de voix dissonantes désormais embastillées. Au Burkina, Guy Hervé Kam, avocat et opposant politique est aussi aux arrêts depuis près de deux ans, pendant qu’au Niger, l’ancien président Mohamed Bazoum, renversé en juillet 2023, est toujours en résidence surveillée. Malgré le tour de vis sécuritaire, les résultats sur le terrain ne sont guère probants dans la lutte contre le terrorisme. Les divers groupes armés continuent de commettre leurs forfaits contre les populations civiles et font subir aux armées sous-équipées et peu motivées de lourdes pertes. Les supplétifs étrangers sont davantage utilisés comme garde prétorienne, dans une logique de préservation des régimes militaires, qu’en première ligne face aux milices armées. Le retrait d’Africa Corps de Kidal, sur la base d’une négociation avec les milices touarègues, confirme les limites criantes de ce « partenariat » qui n’en a que le nom.

Un risque accru de métastase

Il serait réducteur et illusoire de circonscrire le danger des groupes armés à l’unique espace de l’AES. Les régimes militaires, s’ils montrent de vrais signes de fragilité, ne sont pas les seules victimes, même si, par leur attitude, ils encouragent la pénétration djihadiste dans la région. Les démocraties du champ sont aussi visées, élargissant le spectre d’une métastase du cancer terroriste. Les alternances politiques sur fond d’élections régulières ne protègent en rien les populations de l’hydre djihadiste ; le Bénin en est un exemple. Si Patrice Talon transmet démocratiquement le pouvoir à son successeur désigné, après deux mandats constitutionnels marqués par de profondes réformes économiques, il n’en demeure pas moins que le Bénin est dans le viseur du djihadisme régional. Le nord du pays, autour notamment du Parc national W, dans la zone des trois frontières, est visé régulièrement par des attaques de groupes armés qui parviennent à recruter au sein des populations civiles. En avril 2025, une attaque du JNIM a tué 54 soldats béninois. En ce mois de mars 2026, une offensive contre un camp militaire près du village de Kofouno, à 15 kilomètres de la frontière avec le Niger, a provoqué un bilan de 15 soldats tués et 5 blessés. Afin de tenter d’enrayer la menace, Cotonou a lancé en 2022 l’opération Mirador avec 5 000 hommes et un soutien en matière de formation et de logistique des États-Unis et de l’Union européenne.

Si la démocratie n’est pas un antidote infaillible face à la menace terroriste régionale, il n’en demeure pas moins que l’isolement des juntes — présenté par ces dernières comme un retour à la souveraineté —, les atteintes répétées aux droits humains et l’usage de l’appareil sécuritaire d’État à des fins de préservation d’un régime autoritaire, constituent un puissant levier accélérateur de la poussée djihadiste. Car les ressources publiques censées servir à la veille, à la surveillance des frontières et à l’engagement contre les groupes armés — en somme à la préservation de l’ordre public — sont utilisées à des fins personnelles, en dépit d’une propagande qui semble indiquer le contraire.

Le Mali est un révélateur des crises du Sahel. Par son inaction coupable, les juntes mettent en danger la région entière, confrontée à des groupes terroristes aux méthodes de plus en plus sophistiquées et brutales. Ces groupes profitent d’un terreau fertile pour recruter de jeunes combattants, notamment par le biais des exactions visant les populations peules au Burkina Faso et au Mali. Eu égard à la porosité des frontières, aux brassages familiaux de part et d’autre d’une frontière, à la libre circulation garantie par la CEDEAO et aux limites intrinsèques des appareils sécuritaires, c’est toute la région qui vit désormais sous la menace djihadiste. Pour rappel, au Sénégal, jusque-là épargné, les autorités, conscientes du danger, ont renforcé la surveillance dans la partie est du pays, à la frontière malienne, depuis les attaques survenues à Diboli, à 2 kilomètres de la ville sénégalaise de Kidira. Les unités de gendarmerie du GARSI-Sénégal (Groupe d’Action Rapide de Surveillance et d’Intervention), financées par l’UE, y sont ainsi déployées pour faire face aux incursions possibles de groupes armés.

Par Hamidou Anne
Senior Advisor d’ESL (Groupe NSI) à Dakar