Relations Hongrie – Russie – UE après les élections de Péter Magyar

Après la victoire sans appel de Péter Magyar lors des élections législatives du 12 avril dernier, les observateurs tablent sur un revirement des relations entre Budapest et Moscou, de façon immédiate dans la forme et progressivement sur le fond dans les mois qui viennent.

Depuis 2022, les relations entre la Hongrie et la Russie sont devenues un symbole de « pragmatisme » au nom de la défense des intérêts nationaux pour les uns et de « trahison de l’unité européenne » pour les autres, dans le contexte du conflit en Ukraine. Sous la direction du Premier Ministre Viktor Orbán, la Hongrie a maintenu, envers et contre tout, sa coopération économique avec la Russie en bloquant ou en freinant les mesures antirusses prises par l’EU.

Ces relations ont suscité une irritation aiguë à Bruxelles où l’on accusait Budapest de saboter l’aide apportée à l’Ukraine. Les tentatives de la présidence hongroise du Conseil de l’UE (juillet-décembre 2024) d’initier des négociations directes entre l’UE et la Russie et ses appels à un cessez-le-feu ont été rejetés tant par Kiev que par Bruxelles. Là où Viktor Orban se voyait en « médiateur » et en « initiateur du dialogue entre Moscou et Bruxelles », les dirigeants de l’UE le soupçonnaient de connivence avec Moscou et criaient au sabotage de l’unité.

Quant à l’opinion publique hongroise, celle-ci a été notamment heurtée par la révélation, la veille des élections, des échanges entre Moscou et Budapest, plus que cordiaux. Couplée à la démonstration de la proximité avec un autre leader impopulaire en Europe – Donald Trump – cette impression a sans doute contribué au vote massif des Hongrois contre le parti de Viktor Orban.

Il semble assez évident pour tous que Péter Magyar ne pourrait pas poursuivre la relation avec Vladimir Poutine dans le même esprit. Difficile de l’imaginer en visite au Kremlin par exemple, comme c’était le cas de Viktor Orban plus d’une fois depuis 2022, le futur Premier Ministre assure d’ailleurs ne pas vouloir « appeler Poutine en premier ».

Très claire quant à l’orientation pro-européenne de son pays, Péter Magyar tachera tout d’abord de normaliser les relations avec Bruxelles et de rentrer « dans les rangs », au moins sur la forme. Sans surprise, sa première visite officielle serait à Bruxelles. La Hongrie ne devrait plus être perçue comme un pays au centre du conflit politique entre l’UE, la Russie et l’Ukraine. En effet, selon Anita Orban, le futur Ministre des Affaires Étrangères, la Hongrie « ne veut pas être un bâton dans la roue de l’Europe mais l’un de ses rayons ».

Reste à savoir comment ce principe va être appliqué concrètement aux sujets épineux comme la coopération énergétique avec la Russie, laquelle, pour le moment, conserve toute son actualité.

Pour rappel, avec la production d’énergie électrique de 37 GWh et de consommation d’environ 46 GWh annuels (2024), la Hongrie est un pays fortement et structurellement dépendant au plan énergétique. Sa position géographique, l’absence de sortie vers la mer et la connexion historique aux infrastructures énergétiques russes compliquent les possibilités de diversification des voies d’approvisionnement.

Cela explique sans doute l’insistance et les efforts déployés par le gouvernement de Viktor Orban sur trois sujets clés qui lient la Hongrie à la Russie et vice versa : les livraisons et le transit du pétrole, les livraisons du gaz et la coopération sur la centrale nucléaire de Paks.

Depuis le début du conflit russo-ukrainien, la Hongrie a fait le choix de préserver au maximum cette coopération en s’opposant systématiquement aux mesures européennes contre le gaz, le pétrole et l’atome russes.

La Hongre fait donc exception à la règle et continue pour le moment à recevoir du gaz russe via le gazoduc TurkStream (4,8 milliards de m³ en 2022 et 8 à 8,5 milliards en 2025). Quant au pétrole, depuis le 22 avril dernier la Hongrie reçoit à nouveau le brut russe, transporté par l’oléoduc Droujba. Ce sujet a cristallisé les oppositions et les tensions entre la Hongrie, l’UE et l’Ukraine depuis ces derniers mois et a eu l’issue recherchée – la réparation de l’oléoduc par l’Ukraine et la reprise des livraisons du brut … contre la levée du veto hongrois sur le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine et sur le 20eme paquet des sanctions européennes visant les intérêts économiques russes.

Pour ce qui concerne la centrale nucléaire de Paks, sa fonctionnalité et son opérabilité dépendent en grande partie de la coopération russo-hongroise dans ce domaine. Avec une part de 45% dans la production totale de l’électricité du pays, la centrale est un actif énergétique d’une importance majeure pour la Hongrie. Les principaux axes actuels des travaux communs avec la Russie concernent en premier lieu le prolongement de la vie de la centrale au-delà de 2032 – 2037 pour 20 années supplémentaires et la construction de deux nouveaux blocs d’ici 2030.

Grâce à cela, la Hongrie pourrait complètement combler ses besoins en énergie et même devenir exportatrice. Inutile de souligner que les deux projets sont donc vitaux pour l’économie et la souveraineté du pays.

Que peuvent faire Péter Magyar et son gouvernement en partant de ces constats ? Avec toute leur volonté de suivre la politique européenne de réduction de la dépendance aux gaz et au pétrole russes, il est peu probable que la Hongrie puisse opérer une diversification rapide et totale de ses sources d’approvisionnement, même s’il ne fait aucun doute que toutes les possibilités d’une telle diversification seront étudiées et envisagées plus que jamais.

Pour cela Péter Magyar fera appel à son futur Ministre de l’Economie et de l’Energie – Istvan Kapitany – ancien haut responsable chez Shell, avec 34 ans d’expérience dans les hydrocarbures. Sa nomination à ce poste ne présage rien de bon pour le Kremlin : l’objectif que Kapitany avait précédemment déclaré publiquement était de mettre fin à la dépendance énergétique de la Hongrie de la Russie d’ici 2035.

En ce qui concerne l’atome, Péter Magyar a déjà promis de revoir tous les contrats signés avec la Russie « si nécessaire », notamment afin de comprendre les raisons de l’augmentation du budget de la construction de Paks-II. Le nouveau gouvernement pourrait-il remettre en question l’attribution du contrat aux experts russes ? Ou l’émancipation hongroise des technologies russes serait-elle opérée d’abord dans le domaine du combustible ? Le français Framatome est déjà sur les rangs et espère livrer le combustible pour les réacteurs VVER dès 2027. On dit que JD Vance a amené au mois d’avril dans ses valises, en complément du soutien de Washington à Orban, des propositions américaines sur le même sujet.

A Moscou, on mise avant tout sur le maintien d’une relation pragmatique et axée sur l’économie, plutôt que sur une rupture ou une détérioration brutale des relations. Dans ce contexte, on s’attend à un passage de l’« alliance ostentatoire » du temps d’Orbán à un format de coopération plus « neutre », sans durcissement radical de la ligne anti-russe sous Magyar.

Quant à Budapest, Anita Orban souligne « Nous transformerons les relations russo-hongroises en relations transparentes entre deux pays souverains qui respectent mutuellement les intérêts de l’autre et sont exempts d’accords en coulisses »

Par Olga Bélot