Quelles perspectives pour les développements de l’IA dans les centres financiers d’Afrique ?

L’IA est un nouveau vecteur central de transformation des centres financiers d’Afrique,  en permettant notamment l’amélioration de l’accès aux services bancaires, l’automatisation des processus industriels et financiers, une plus grande sécurité des transactions et en élargissant l’inclusion financière.

Plus largement, les développements de l’économie digitale et l’utilisation de plus en plus large et rapide de l’IA contribuent à la modernisation et au développement des économies africaines, en leur permettant de gagner du temps par rapport aux étapes suivies par les pays développés. Le dernier rapport de juin 2025 du Groupe de la Banque Africaine de Développement chiffré à 1 Tn$ le PNB additionnel d’ici 2035 pour les pays d’Afrique généré par les gains transformationnels de l’IA, soit 1/3 du PNB actuel du continent. Et le rapport détaille les gains potentiels par pays, par secteurs et par types d’entreprises.

En revanche, les défis à traiter sont énormes, comme les besoins de financements à satisfaire, car les investissements réalisés sont aujourd’hui très en dessous des besoins.  Et un certain nombre de questions stratégiques sont à traiter comme la préservation de leur souveraineté énergétique et en matière de traitement des données pour les pays africains, la mise en place d’une régulation adaptée et harmonisée au niveau du continent et une véritable contribution de l’IA à l’inclusion financière et au développement d’une économie durable.

Enjeux et défis

Les banques, fintech et régulateurs avancent à des rythmes différents selon les différents pays d’Afrique, mais partout on note une accélération très nette depuis 2024-2025. Les défis à traiter sont énormes, en matière de formation/ compétences en IA, développement des données, régulation notamment. Comme pour identifier les besoins d’investissement pour les années à venir et les canaux de financement à mettre en œuvre.

Selon les études disponibles,  le financement total des start-up africaines a atteint plus de 3 mds de dollars en 2025. Ce chiffre représente une augmentation de plus de 40% par rapport à 2024, surpassant même le niveau de 2023. Selon certains, ce n’est pas une simple accélération, c’est même une « résurrection » de la confiance des investisseurs, point positif, mais avec des exigences de rentabilité radicalement accrue. L’autre point préoccupant étant que les capitaux se concentrent, avec des « mega tours de table » centrés sur un petit nombre de champions. Et les « Big Four » d’Afrique (Nigéria, Kenya, Afrique du Sud, Égypte) ont capté 67% des financements en capital risque d’Afrique en 2024. Ce qui pose évidemment la question des développements à accélérer dans les autres pays du continent.

Un sujet particulier concerne l’investissement dans les centres de données. Une étude Blackrock de 2025 révèle que plus de la moitié de ses clients en région EMEA considère l’énergie des centres de données comme une opportunité d’investissement plus attrayante que les grandes entreprises technologiques elles-mêmes. Exemple, le financement de 100 millions de dollars du groupe de la Banque Mondiale pour le Groupe Raxio en Angola, complété par un prêt à long terme de 40 millions de dollars de Proparco et un investissement de 48 millions de dollars de Méridiam, pour supporter l’IA locale et sécuriser les données financières sur le continent africain. Le développement d’une capacité plus grande de data centers en Afrique est une priorité importante pour réduire les coûts de traitement, diminuer la dépendance vis-à-vis de l’étranger et stimuler les développements de l’IA financière africaine.

Cas d’usages de l’IA qui se développent

Ceux-ci concernent le scoring et l’inclusion financière, les paiements- prêts et relations clients, la lutte contre les fraudes et la conformité.

L’IA est utilisée dans différents pays d’Afrique pour évaluer la solvabilité des individus et des PME en se basant sur les données alternatives (utilisation mobiles, paiements en lignes etc..) et non plus seulement sur l’historique bancaire traditionnel. Et ceci se traduit par des accès à des crédits non garantis pour des centaines de milliers d’entreprises dans des pays comme l’Ethiopie et la Zambie.

Et les Fintech IA commencent à se développer en Afrique, comme  Kifiya en Ethiopie, qui utilise l’IA pour des prêts digitaux, eShandi en Zambie, néo-banque AI ciblant les populations sous-bancarisées, Flutterwave (Nigéria), plateforme de paiements en ligne et transfrontaliers utilisant l’IA, Jumo d’origine ghanéenne qui opère une infrastructure bancaire temps réel basée sur l’IA en partenariat avec Orange, M-Pesa (Kenya), pionnier du mobile money et scoring pour les microcrédits à partir de modèles IA, Smart TPE au Sénégal qui offre des solutions contactless IA de paiements. Notons également le cas de Tyme Bank en Afrique du Sud, qui grâce à un modèle « cloud native » et à l’automatisation, a acquis 1 million de clients avec seulement 250 salariés. Un argument puissant pour l’adoption de l’IA, bien au-delà de la simple modernisation. Il serait intéressant d’établir une cartographie complète des Fintech IA africaines déjà actives, des succès et des échecs également qui ont pu se produire et dont il faut tirer les leçons.

Tendances de l’investissement dans l’IA et financement

La valeur du marché de l’IA en Afrique est estimée à plusieurs milliards de dollars en 2025, avec une croissance annuelle supérieure à 25%, tirée notamment par finance, telecom et e-commerce. Il s’agit donc d’identifier les canaux de financement qui se mettent en place, y compris les initiatives régionales qui se développent.

De ce point de vue, au-delà du capital-risque traditionnel, l’on observe un recours de plus en plus important au financement par la dette. Sur les neuf premiers mois de 2025, les start-up africaines ont levé 1,6 md de dollars en dettes. Ce basculement indique que les fintechs africaines possèdent désormais des bilans suffisamment solides pour accéder à ce type d’instruments.

De même, le marché des fusions acquisitions (M&A) a explosé : en 2025, 66 opérations ont été enregistrées, soit une hausse de 69% par rapport à 2024. L’investissement dans l’IA concerne donc également l’acquisition de parts de marché et de technologies matures pour construire des plateformes panafricaines.

A noter que les banques multilatérales ne semblent pas déjà financer un « secteur IA financière » identifié comme tel en Afrique, mais elles injectent des montants croissants dans les trois axes : infrastructures de finance digitale, fintech recourant à l’IA et compétences IA dans le secteur public et financier.

Rôle des Régulateurs et Banques Centrales

Plusieurs Banques Centrales africaines (Afrique du Sud, Ghana, Kenya, Nigeria) ont publié des lignes directrices sur la gouvernance des données, les risques de modèles et la cybersécurité. Il serait important de recenser ce qui a été fait et les actions en cours sur ces sujets essentiels. Car le conflit est fondamental entre la volonté de souveraineté des données (data sovereignty) et la nécessité d’efficacité opérationnelle, qui passe encore par des infrastructures cloud hébergées hors du continent.

A retenir la Convention de Malabo, entrée en vigueur en juin 2023, qui tente d’harmoniser la cybersécurité et la protection des données au niveau continental. De même que « la Stratégie Continentale de l’IA de l’Union Africaine » adoptée en 2024, qui propose un cadre pour une gouvernance de l’IA unifiée en Afrique.

Coopérations potentielles Sud-Sud et avec l’Europe

Des initiatives régionales et coopérations se développent en particulier au niveau africain. Le Maroc notamment a entrepris une action énergique en ce sens. C’est ce qu’a rappelé en 2025, lors d’une conférence à Rabat, la Ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration Ama El Fallah Seghrouchni en soulignant que « le Royaume du Maroc oeuvrera à devenir un hub d’excellence en matière d’IA et de sciences avancées » . De même que le Représentant permanent du Royaume auprès des Nations Unies a indiqué « l’ambition du Maroc de transformer l’intelligence artificielle en un véritable instrument de rayonnement international et de coopération Sud-Sud. » Aujourd’hui, le Maroc entend faire de la place financière de Casablanca un Hub IA des systèmes financiers des pays africains.

En Europe, les développements de l’IA sont également une priorité stratégique, notamment en France, comme en témoignent les projets financés par le Plan France 2030. De même que la France a lancé, sous l’impulsion du Président de la République Emmanuel Macron, le Sommet international de l’Intelligence Artificielle (IA), dont la première édition s’est tenue en France en 2024, la seconde en Inde en avril 2026.

Et pour ce qui est du secteur financier, la place de Paris a lancé en 2025 une nouvelle entité dédiée – le Cercle Europe IA & Finance –, en partenariat avec le Groupe ADIT, dont l’objet est de contribuer à l’accélération du positionnement de la place financière de Paris et de l’écosystème européen dans ce domaine comme de développer les échanges internationaux sur ce sujet, notamment avec les marchés émergents.

Il est important de souligner que les coopérations se développent entre les fintech françaises et africaines, notamment dans le domaine des paiements transfrontaliers, de l’inclusion financière (monnaie mobile, micro crédit, néobanques) et des dispositifs d’investissement franco-africains (AFD/Proparco, BPI France, Pass Africa) qui co-financent Fintech, fonds VC et accélérateurs. Compte tenu de la dynamique observée dans le secteur de l’IA en France et en Afrique, l’objectif est évidemment d’accélérer ces partenariats franco-africains.

Prochaines priorités stratégiques pour les années à venir pour les pays d’Afrique

En termes de business et donc de besoin de financement, celles-ci concernent en particulier la construction de plateformes régionales de scoring et KYC partagés, le positionnement des institutions publiques comme catalyseurs de financement, y compris via la blended finance (combinaison de financements publics et privés, pour laquelle la place de Paris est très active), le soutien des hubs R&D africains.

Mais un certain nombre de priorités politiques doivent également être traitées :

  • La construction d’une souveraineté énergétique, notamment pour les infrastructures de données,
  • La mise en place d’un cadre réglementaire, qui plus est harmonisé, pour permettre aux modèles d’IA d’opérer à l’échelle continentale,
  • Le développement d’une plus grande éthique dans l’utilisation de l’IA, pour prévenir l’exclusion financière automatisée.

La place de Paris entend développer ses échanges avec les pays d’Afrique sur ce sujet des développements de l’intelligence artificielle dans les centres financiers.

Par Arnaud de Bresson