Rendez-vous annuel du Fonds monétaire international et du Groupe de la Banque mondiale, les assemblées des institutions de Bretton Woods se sont réunies à Bangkok du 12 au 18 octobre. Six mois après leurs réunions de printemps (couvertes dans la newsletter du 23/04/2026), il convient désormais de s’interroger sur la continuité de certains instruments nouveaux, particulièrement suite à un contexte marqué par l’absence d’un cap véritablement opérationnel au sein des institutions.
Le véritable fait nouveau réside largement dans l’organisation des investissements de la BM plutôt que dans les perspectives économiques du FMI. Alors que les chaînes d’approvisionnement en minerais stratégiques font l’objet de tensions croissantes, la Banque assume son ambition de quintupler son activité dans le secteur d’ici à 2031, en visant 19 milliards de dollars de financements propres et capitaux privés sur les cinq prochains exercices. Ces investissements couvriront l’ensemble de la chaîne de valeurs, allant de l’établissement de données géologiques à la transformation locale au profit de fournisseurs nationaux.
Pour ce faire, l’institution se repose sur plusieurs États stratégiques, à travers des « pactes nationaux » dans les secteurs minier et métallurgique : Argentine, Bolivie, Égypte, Inde, Kazakhstan, Malawi, Mauritanie et Zambie. Les objectifs de mobilisation de capitaux divergent cependant, l’Inde espérant mobiliser 5 milliards de dollars d’ici 2031, quand le Kazakhstan parie sur le quadruple.
Bangkok s’inscrit par ailleurs dans une séquence institutionnelle entamée au printemps. En avril dernier, six banques multilatérales de développement (BAfD, BAsD, BERD, BEI, BID, GBM) signaient une déclaration conjointe sur les chaînes de valeurs de minerais critiques. Cette déclaration a mené à l’adoption, lors des assemblées annuelles, d’un cadre opérationnel commun recouvrant trois champs d’action afin d’agir sur les cadres réglementaires, sur la construction d’infrastructures de transformation industrielle, et sur le financement puis développement des marchés. L’objectif affiché est de limiter les duplications entre les bailleurs, en coordonnant davantage la préparation et le financement des chaînes de valeurs.
Ce chantier débouche tout naturellement sur la question des corridors économiques -pas uniquement miniers-, assumée par le président américano-indien du Groupe de la Banque mondiale, Ajay Banga, dans son discours lors des assemblées : 52 projets de la sorte ont été lancés au cours du dernier exercice, contre 20 trois ans auparavant. Cette progression s’inscrit dans un effort plus large de coopération entre banques multilatérales, dont le portefeuille de cofinancement représente désormais quelque 250 projets, pour 138 milliards de dollars de financements recherchés.
Ces mêmes banques multilatérales demeurent naturellement traversées par des stratégies économiques nationales, portées par les États actionnaires de celles-ci. En juin 2026 par exemple, le Japon a développé le dispositif RISE+ afin d’accompagner des projets d’investissements dans les chaînes d’approvisionnement minières, avec une contribution initiale de 20 millions de dollars. La vision états-unienne se veut plus volontariste, portée par le Secrétaire au Trésor Scott Bessent qui demande l’élargissement des interventions de la Banque au pétrole et au gaz en amont, ainsi que d’envisager un rôle dans l’exploitation minière sous-marine.
Ce regain d’entrain pour l’aide publique au développement, alors même que celle-ci serait en contraction, viendrait-il des financements privés ? Probablement. Les capitaux privés mobilisés par la BM ont atteint 112 milliards de dollars en 2026, contre 35 milliards en 2022. Les méthodes de financements vivent un bouleversement, alors que plus de 25 milliards de dollars de garanties ont été émises en 2026, au-delà de l’objectif initial de 20 milliards par an à l’horizon 2030. Un mot bien particulier ressort à ce sujet : risque. Les bailleurs ont évolué dans leur approche, ne se contentant plus uniquement de financer des projets, mais cherchant toujours à réduire les risques afin de déclencher d’autres investissements, transformant progressivement le financement du développement.
Cependant, cette mobilisation ne va pas nécessairement là où les besoins sont les plus forts. Sur ces 112 milliards, seuls 3 sont allés dans les pays à faible revenu. La dynamique apparaît véritablement dans les pays à revenu intermédiaire, triplant dans la tranche inférieure et quadruplant dans la tranche supérieure sur la période 2022-2026. Cette priorisation est naturellement le résultat d’arbitrages des investisseurs privés face aux questions de solvabilité, mais aussi de risques politiques et de change que les bailleurs peuvent atténuer sans toutefois les supprimer. C’est peut-être le véritable paradoxe dans l’action de la Banque mondiale, qui cherche à attirer des investisseurs dont la gestion des risques et les contraintes prudentielles limitent précisément l’exposition à certains marchés émergents. En cela, les ressources concessionnelles restent évidemment essentielles pour les économies les plus fragiles.
À l’aune de ce développement intéressant des financements privés, à quoi ressemblera alors le financement du développement dans cinq ou dix ans ? Shriti Vadera, présidente du « laboratoire de l’investissement privé » du Groupe, évoque le développement d’un marché des actifs du développement. En effet, lorsqu’une institution finance un projet de long terme, le capital engagé reste immobilisé. L’idée serait alors de permettre à des investisseurs tiers de détenir ultérieurement des financements initialement portés par des banques de développement. Cela permettrait naturellement de transférer une partie des expositions des bailleurs, et de libérer des capacités de financement au profit de nouveaux projets. Le développement de ce marché pourrait prendre cinq à huit ans et n’a, pour l’heure, pas contribué aux 112 milliards de dollars mentionnés supra, comme l’a rappelé le président de la Banque mondiale.
À terme, la question ne sera cependant pas seulement de mesurer les capitaux attirés, mais de déterminer qui fixe les priorités auxquelles ils sont affectés. Les garanties émises par les banques multilatérales ne font en effet pas disparaître les risques, mais en redistribuent plutôt la charge, dans des proportions qui conditionnent la rentabilité (et donc la sélection des projets). À mesure que l’action des bailleurs se rapproche des stratégies de leurs États actionnaires et des exigences des investisseurs privés, une autre interrogation se dessine : quelle place restera-t-il aux pays bénéficiaires dans la définition de leurs propres priorités économiques ? C’est probablement à cette aune, davantage qu’au volume des financements annoncés, que devra s’apprécier le changement de méthode engagé à Bangkok.
Par Éric Guiochon
