Le 5 octobre 2026, au lendemain du rejet par le Congrès des députés de ses deux décrets sur le logement, Pedro Sánchez a dissous les Cortes Generales et convoqué des élections générales anticipées pour le 29 novembre. L’annonce, mise en scène comme un appel au peuple contre une prétendue « vague ultradroitière », ne saurait masquer l’essentiel : un gouvernement minoritaire, privé de budget depuis trois ans et cerné par les tribunaux, arrive au terme d’une dérive dont il convient de dresser le diagnostic avec la froideur de l’analyste plutôt qu’avec la passion du polémiste.
I. Une social-démocratie excentrique
Le Partido Socialista Obrero Español (PSOE, Parti socialiste ouvrier espagnol) n’est plus un parti social-démocrate au sens où l’entendent ses homologues européens. Depuis le congrès de Bad Godesberg du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD, Parti social-démocrate d’Allemagne) en 1959, la social-démocratie continentale s’est construite sur l’acceptation de l’économie de marché, du parlementarisme et du compromis central ; les sociaux-démocrates danois ont même fait de la maîtrise migratoire l’un de leurs piliers. Le PSOE de Pedro Sánchez a suivi le chemin inverse : coalition gouvernementale avec Sumar, plateforme qui intègre le Partido Comunista de España (PCE, Parti communiste d’Espagne) — d’où le qualificatif de gouvernement « social-communiste » —, dépendance parlementaire à l’égard des indépendantistes catalans et d’EH Bildu, héritier de la mouvance d’ETA, et rhétorique de polarisation permanente. Il est devenu un parti populiste de gauche radicale, excentrique au sens propre du terme : extérieur au centre de gravité de sa propre famille idéologique.
Cette mutation obéit à une logique électorale. La gauche radicale née de la crise de 2008-2012 — Podemos, puis Sumar, les mareas et leurs déclinaisons régionales — a été littéralement phagocytée. Sumar avait recueilli 12,3 % des suffrages en juillet 2023 ; fin août 2026, l’institut Sigma Dos ne lui en accordait plus que 6,6 %, et 2,8 % à Podemos, tandis que le PSOE, à 25,4 %, reculait sans s’effondrer. Si le socialisme espagnol ne sombre pas au terme d’une gestion aussi calamiteuse, c’est qu’il a dévoré la base électorale de ses alliés. Le baromètre de mai du Centro de Investigaciones Sociológicas (CIS, Centre de recherches sociologiques), dirigé par le dirigeant socialiste José Félix Tezanos, lui attribuait pourtant 36,2 % des voix, soit onze points de plus que les instituts privés : l’écart dit tout de la colonisation des instruments publics de mesure.
II. Gouverner sans avoir gagné, promettre sans jamais tenir
Le 23 juillet 2023, le Partido Popular (PP, Parti populaire) remportait les élections avec 137 sièges, contre 121 au PSOE, et une avance nette en voix. Pedro Sánchez — qui détenait déjà le record du chef de gouvernement investi avec le moins de députés propres, 84 lors de la motion de censure de 2018 — s’est maintenu au pouvoir par une coalition contre nature, au prix d’un reniement méthodique de ses lignes rouges. En septembre 2019, il assurait qu’il ne dormirait pas tranquille avec Podemos au gouvernement ; deux mois plus tard, il l’y faisait entrer. Il promettait de ramener Carles Puigdemont devant la justice espagnole ; il a fini par négocier avec lui. Après les grâces accordées en Conseil des ministres, en 2021, aux dirigeants condamnés du procès, vint la loi d’amnistie, que son propre camp jugeait inconstitutionnelle jusqu’à la veille du scrutin et qu’il a concédée en échange des sept voix de Junts (parti indépendantiste catalan). Felipe González, qui dirigea le PSOE pendant vingt-trois ans, a qualifié cette loi de « barrabasada » et fait savoir qu’il ne voterait pas pour un PSOE conduit par Sánchez.
À cela s’ajoute une anomalie budgétaire sans précédent. Aucune loi de finances n’a été adoptée de toute la législature : les Presupuestos Generales del Estado de 2023 ont été prorogés en 2024, en 2025 puis en 2026, alors que l’article 134 de la Constitution impose au gouvernement de présenter chaque année son projet. Felipe González, encore lui, y voit une violation de la Loi fondamentale.
III. La corruption comme système
Le parti qui prétendait « régénérer » la vie publique accumule les affaires les plus graves de la démocratie espagnole. Le 22 juin 2026, le Tribunal suprême a condamné José Luis Ábalos, ancien ministre des Transports et ancien secrétaire à l’Organisation, numéro deux du parti, à vingt-quatre ans et trois mois de prison pour organisation criminelle, corruption, trafic d’influence et détournement de fonds publics : la peine la plus lourde jamais infligée à un ancien membre du gouvernement depuis 1978. Son conseiller Koldo García a écopé de dix-neuf ans et huit mois. La haute juridiction souligne que de tels agissements sapent l’architecture démocratique de l’État. Son successeur à l’Organisation, Santos Cerdán, placé en détention provisoire en 2025, demeure au centre de l’enquête sur les commissions occultes liées aux marchés de travaux publics. L’ancienne présidente de l’Administrador de Infraestructuras Ferroviarias (Adif, gestionnaire public du réseau ferroviaire), Isabel Pardo de Vera, et l’ancien directeur général des Routes, Javier Herrero, sont mis en examen pour des attributions présumées truquées ; un ancien président de la Sociedad Estatal de Participaciones Industriales (SEPI, Société d’État de participations industrielles) est également visé. Paco Salazar, pressenti en 2025 pour rejoindre la nouvelle direction de l’Organisation, en fut écarté après des plaintes internes de collaboratrices pour harcèlement sexuel ; installé en Argentine, il y exerce comme consultant électoral, au moment même où le registre des électeurs résidant à l’étranger a gonflé de 420 300 inscrits depuis 2023 sous l’effet de la « loi des petits-enfants » — coïncidence que l’opposition juge pour le moins suspecte.
Le cercle familial n’est pas épargné. Le 14 juillet 2026, l’Audience provinciale de Badajoz a condamné David Sánchez, frère du président, à neuf ans d’inéligibilité et d’interdiction d’exercer une fonction publique pour prévarication administrative (jugement frappé d’appel). Son épouse, Begoña Gómez, sera jugée par un jury populaire pour trafic d’influence et détournement de fonds publics. La presse a par ailleurs documenté les saunas et le lupanar madrilènes qu’exploitait son beau-père, Sabiniano Gómez, et des enregistrements de l’ancien commissaire Villarejo évoquent des caméras cachées destinées à filmer des personnalités. Quant à la thèse doctorale du chef du gouvernement, accusée depuis 2018 de plagiat et de rédaction partielle par un tiers, elle n’a jamais fait l’objet d’un examen académique indépendant. Rappelons qu’en Allemagne Karl-Theodor zu Guttenberg (2011) et Annette Schavan (2013), en Hongrie le président Pál Schmitt (2012), ont démissionné pour moins que cela.
Enfin, José Luis Rodríguez Zapatero, mentor politique de Sánchez et intermédiaire assidu du régime chaviste, est devenu le premier ancien président du gouvernement mis en examen depuis la Transition, dans l’affaire du sauvetage public de la compagnie Plus Ultra. Les cent trois bijoux découverts dans le coffre de son bureau ont été estimés à 1,32 million d’euros par la maison Ansorena, et à près de deux millions selon une contre-expertise ; le juge enquête pour fraude fiscale et contrebande. D’autres enquêtes sont en cours contre lui.
IV. La capture des arbitres
Steven Levitsky et Daniel Ziblatt ont montré, dans How Democracies Die (2018), que les régimes qui dérivent commencent par capturer les arbitres. Le Tribunal constitutionnel, présidé par Cándido Conde-Pumpido, ancien procureur général de Zapatero, a avalisé l’amnistie et s’est mué en chambre d’enregistrement des audaces juridiques de l’exécutif. Le procureur général de l’État, Álvaro García Ortiz, a été condamné par le Tribunal suprême — une première absolue. Un ancien ministre de l’Économie a été nommé gouverneur de la Banque d’Espagne. La tentative de mainmise sur le pouvoir judiciaire, en revanche, a échoué, grâce à la résistance des magistrats.
La Garde civile a subi l’assaut le plus grave. Le 2 juillet 2026, le juge de l’Audience nationale Santiago Pedraz a mis en examen sa directrice générale, Mercedes González, et son directeur adjoint opérationnel (DAO, Director Adjunto Operativo), le lieutenant-général Manuel Llamas, pour prévarication et entrave à la justice : jamais les deux têtes de l’institution n’avaient été poursuivies simultanément. L’ancien chef de l’Unidad Central Operativa (UCO, Unité centrale opérationnelle) a déclaré que le DAO avait demandé de « se mettre de profil » dans les affaires à incidence politique. Au sein de la Police nationale, le DAO José Ángel González a démissionné en février 2026 après qu’un tribunal eut admis la plainte d’une subordonnée pour agression sexuelle. Le rapport 2026 de la Commission européenne sur l’État de droit constate des progrès « limités » contre la corruption de haut niveau et relève que les attaques contre les juges minent la confiance publique.
V. Les égouts du pouvoir
Le plus grave reste à dire. Dans une ordonnance du 27 mai 2026, le juge Pedraz décrit une organisation « dirigée par Santos Cerdán et coordonnée par Leire Díez », militante socialiste, chargée de recueillir des informations compromettantes sur des juges, des procureurs et des agents de l’UCO afin d’intimider, de faire chanter ou de détruire ceux qui enquêtaient sur le parti et sur l’entourage du président. L’UCO a perquisitionné le siège du PSOE, rue Ferraz ; la gérante du parti, mise en examen pour faux en écriture, a déclaré que c’était Cerdán qui ordonnait les paiements. Le financement du parti est désormais en cause devant la justice.
Dans ce contexte, un rapport de trente-deux pages de l’UCO détaille les contacts établis en 2024 et 2025 avec deux clans de narcotrafiquants de Badajoz pour porter atteinte à l’intégrité physique de la juge Beatriz Biedma, qui instruisait l’affaire du frère du président. Un carnet saisi chez Leire Díez porte la mention « Juge de Badajoz ». La cheffe de l’un des clans a refusé. Un membre de ce même clan affirme que le véritable dessein était de l’assassiner ; ce témoignage n’est pas encore établi judiciairement, mais la magistrate s’est constituée partie civile et était appelée à témoigner le 8 octobre. Norberto Bobbio définissait la démocratie comme le gouvernement du pouvoir public en public. Ces « cloaques » en sont l’exacte négation.
Conclusion
J’écris ces lignes avec un malaise que je n’avais jamais éprouvé en décrivant mon propre pays. Aucune démocratie européenne ne survivrait à un seul de ces scandales ; l’Espagne les cumule. Elle est devenue un cas à part : ni démocratie pleine ni démocratie imparfaite au sens des typologies classiques, mais un système où une coalition cherche à se perpétuer au pouvoir en neutralisant les contre-pouvoirs. Montesquieu l’avait écrit : « il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice ». Le 29 novembre, les Espagnols ne choisiront pas seulement un gouvernement ; ils diront si ce principe a encore cours chez nous.
