Chaque semestre, l’OCDE publie ses perspectives économiques, ajustées par des rapports intermédiaires, en mars et septembre. Ils donnent généralement, en quelques dizaines de pages, un aperçu particulièrement précis de l’économie mondiale, et le rapport intermédiaire publié le 23 septembre par l’Organisation ne déroge pas à cette règle. Certaines de ses analyses et prévisions apparaissent d’ailleurs assez surprenantes : après une croissance mondiale du PIB de 3,4% en 2025, l’année 2026 ne verrait qu’un léger ralentissement de 2,9%, avec un retour à 3% en 2027. L’inflation restera naturellement élevée à court terme, particulièrement sous l’effet des prix de l’énergie. Cependant, ce sont les raisons de cette stabilité qui interpellent : malgré des crises devenues récurrentes, les économies font preuve d’une résilience qui avait été sous-estimée.
Cette résilience se doit d’être soulignée, tant l’environnement international n’a pas retrouvé son niveau de stabilité pré-pandémie. A partir de 2022, avec l’agression russe en Ukraine, de naturelles tensions sur les matières premières ont émergé. S’y sont rajoutés des tensions commerciales croissantes, menées notamment par l’administration Trump. La crise autour d’Ormuz a depuis largement perturbé les approvisionnements énergétiques. Et face à cela, les entreprises ont bien absorbé les chocs, en adaptant successivement leurs chaînes d’approvisionnement, leurs fournisseurs et sources d’énergie, puis appris à évoluer dans un environnement durablement instable. C’est d’ailleurs le constat le plus important de ce rapport : si la croissance tient, elle est davantage due à la capacité des acteurs économiques à s’y adapter qu’à l’absence de nouveaux chocs.
Les tensions sur les marchés énergétiques en donnent sans doute l’exemple le plus immédiat. La diminution des exportations des économies du Golfe, combinée à la très forte réduction du trafic dans le détroit d’Ormuz, aurait pu provoquer un choc autrement plus important sur l’activité mondiale. Une partie de ses effets a néanmoins été absorbée. D’autres producteurs ont augmenté leur offre, les réserves de pétrole ont été davantage sollicitées et certaines sources de substitution ont pris le relais. La Chine a également joué un rôle assez important ces derniers mois, en réduisant fortement ses importations et sa consommation de pétrole.
Cette adaptation a cependant ses limites ; par exemple, les stocks européens de gaz se trouvent aujourd’hui à leur plus bas niveau pour cette période de l’année depuis plus de quinze ans. Pour le pétrole, la situation n’est guère plus confortable : selon l’AIE, les stocks mondiaux avaient diminué de plus de 500 millions de barils entre février et août. La réserve stratégique américaine est, elle, tombée à son niveau le plus bas depuis 1982. Une partie de la résistance observée au cours des derniers mois repose donc précisément sur l’utilisation de marges de sécurité.
C’est aussi ce qui explique la prudence des projections de l’OCDE. Dans son scénario central, l’Organisation retient un Brent à 105 dollars en moyenne au T4 2026, ainsi qu’un prix du gaz européen autour de 82 euros par mégawattheure, avant une détente progressive en 2027. Mais cette trajectoire repose largement sur une normalisation des approvisionnements énergétiques. Une prolongation des perturbations à Ormuz, de nouvelles difficultés autour de Bab el-Mandeb ou des dommages supplémentaires aux infrastructures énergétiques du Golfe suffiraient assez rapidement à modifier ces prévisions.
Un autre phénomène soutient, à l’inverse, assez fortement l’activité : les investissements liés à l’intelligence artificielle. Le sujet dépasse désormais les seuls gains de productivité que l’IA pourrait permettre, encore assez difficiles à mesurer et largement prospectifs. Les investissements nécessaires à son développement ont, eux, déjà des effets bien plus concrets. Centres de données, équipements informatiques, infrastructures énergétiques : les montants engagés sont devenus suffisamment importants pour soutenir directement l’activité dans plusieurs économies. C’est notamment le cas aux États-Unis, au Canada et en Australie. Dans le même temps, les pays fortement positionnés sur les semi-conducteurs et les équipements technologiques voient aussi leurs exportations progresser.
La Corée du Sud en fournit probablement l’exemple le plus frappant. L’OCDE y anticipe désormais une croissance de 3,7 % en 2026, soit 1,1 point de plus que dans ses prévisions publiées seulement trois mois auparavant. Une révision assez importante sur une période aussi courte. Elle tient en bonne partie au dynamisme de la production industrielle et des exportations technologiques du pays. Le Japon en bénéficie également, et la Chine dans une moindre mesure. On voit donc commencer à se dessiner une géographie assez particulière des gains liés à l’IA : ils ne reviennent pas seulement aux entreprises américaines qui développent les modèles, mais également aux économies intégrées aux chaînes de valeur qui permettent leur fonctionnement.
Le rapport ne tranche naturellement pas la question d’une éventuelle « bulle » autour de l’intelligence artificielle. Il formule cependant plusieurs réserves qui ne sont pas tout à fait secondaires. Les valorisations des entreprises technologiques restent particulièrement élevées et supposent, pour être justifiées, une progression très rapide de leurs bénéfices dans les prochaines années. Certaines entreprises recourent aussi davantage à l’endettement et à des structures de financement plus sophistiquées, alors même que leurs besoins en électricité et en semi-conducteurs avancés continuent d’augmenter. Le problème est assez simple : si les gains de productivité ou la rentabilité attendue de ces investissements devaient finalement être plus faibles qu’anticipé, les conséquences dépasseraient largement le seul secteur technologique.
Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez paradoxal dans cette situation. Certains des investissements qui soutiennent aujourd’hui la croissance contribuent en même temps à l’apparition de nouvelles tensions financières. Les émissions obligataires des entreprises liées à l’IA participent ainsi, selon l’OCDE, à la hausse des rendements à long terme, alors même que les inquiétudes autour des finances publiques restent importantes. Dans plusieurs économies avancées, les rendements souverains atteignent désormais leurs niveaux les plus élevés depuis une quinzaine d’années. Les conditions financières restent certes globalement favorables, mais le coût du financement augmente. Cela concerne les entreprises, bien sûr, mais également des États dont les marges budgétaires sont déjà assez réduites.
La question de l’inflation présente à peu près la même ambiguïté. Celle-ci est repartie à la hausse ces derniers mois, essentiellement en raison des prix de l’énergie et de certaines matières premières. Les tensions sous-jacentes apparaissent néanmoins encore relativement contenues : la progression des salaires nominaux s’est tassée dans la plupart des grandes économies, tandis que les anticipations d’inflation restent globalement ancrées. Cela ne veut pas dire pour autant que le sujet ait disparu. Plus de la moitié des économies du G20 affichent désormais une inflation supérieure à l’objectif de leur banque centrale, ce qui réduit forcément les marges de manœuvre monétaires en cas de ralentissement plus marqué de l’activité.
Les évolutions climatiques pourraient enfin compliquer encore un peu ce tableau. L’OCDE retient une probabilité très élevée d’un épisode El Niño particulièrement intense vers la fin de l’année. Ses effets pourraient être importants sur certaines récoltes, notamment en Australie, en Inde et en Asie du Sud-Est, avec un risque assez clair sur les prix alimentaires. Mais là encore, les conséquences ne seraient pas nécessairement inflationnistes partout. Des températures hivernales plus élevées dans l’hémisphère Nord pourraient, comme en 2023-2024, réduire la demande de gaz et ainsi atténuer une partie des tensions qui pèsent actuellement sur les marchés européens.
Il faut donc probablement lire ces nouvelles prévisions moins comme l’annonce d’un retour progressif à la normale que comme le constat d’une capacité assez remarquable des économies à s’adapter à une succession de chocs. Alors que les deux décennies précédentes avaient fait de l’efficience leur horizon, celle qui s’est ouverte en 2020 semble bien avoir pour grammaire la résilience.
Par Éric Guiochon
