Visites consécutives des présidents Trump et Poutine à Pékin en mai 2026

La Chine du président Xi Jinping s’est trouvée au centre des équilibres internationaux pendant le mois de mai avec la visite du président Donald Trump les 13 et 14 mai puis la semaine suivante, celle du président Poutine à Pékin.

On sait que la visite du président Trump avait été repoussée de six semaines en raison du conflit avec l’Iran. Elle était d’autant plus attendue que la rivalité sino-américaine constitue l’arrière-plan de tous les conflits actuellement en cours dans lesquels les États-Unis sont en initiative et la Chine en position le plus souvent d’arbitre.

La rivalité entre la Chine et les États-Unis revêt deux aspects. Le premier est à l’échelle planétaire puisque c’est une compétition pour la domination mondiale s’agissant des hautes technologies et des normes qui ont découleront à l’échelle planétaire. La Chine y travaille depuis le plan « made in China 2025 » lancé en 2015, qui lui a permis de créer des champions nationaux puis mondiaux dans le domaine de l’intelligence artificielle, de la fibre, des biotechs, du quantique, etc… à l’exception des semi-conducteurs. La deuxième aspect dans cette rivalité entre les deux pays trouve sa manifestation dans l’océan Pacifique ou les deux puissances sont en opposition stratégique en particulier concernant la mer de Chine du Sud ou Pékin cherche à imposer sa souveraineté en occupant ou en contrôlant des îlots souvent revendiqués par d’autres pays mais aussi et surtout avec la situation et l’avenir de Taiwan , entité « sui generis » gouvernée démocratiquement, que la Chine considère comme partie intégrante de sa souveraineté et avec laquelle elle a pour projet politique une réunification qu’elle considère comme inéluctable avant 2049 , année du centenaire de la République populaire.

La visite du président Trump était en quelque sorte aussi une revue à mi-parcours de la trêve commerciale conclue fin octobre 2025 au sommet de l’APEC à Busan en Corée du Sud. A cette occasion, la Chine avait consenti à livrer les terres rares dont les États-Unis ont besoin pour leur propre développement et dont on sait que la Chine en détient 60 % et en possède 90 % des capacités de raffinage. Les Chinois, de leur côté, avaient besoin de s’assurer de la livraison des puces nécessaires au développement de l’intelligence artificielle. Pour le président chinois, actuellement en train de préparer le 21e congrès du parti communiste qui se tiendra en 2027 et au cours duquel il sollicitera certainement un quatrième mandat, il était important aussi et surtout, de confirmer la position américaine sur Taiwan, sujet le plus important comme l’a confirmé Wang Yi, ministre des affaires étrangères. Outre le protocole fastueux autant que minutieux mis en place par la Chine pour accueillir le président américain accompagné d’une nombreuse délégation dans laquelle se trouvaient les dirigeants des principales entreprises américaines des hautes technologies et de l’industrie, avec toutes les attentions auquel il a manifestement été sensible, la visite paraît avoir produit des deux côtés ce qui était attendu.

Dans ses propos introductifs, le président Xi Jinping a souligné d’emblée la nécessité de rechercher une « stabilité stratégique constructive ». Les États-Unis ont obtenu la confirmation d’achats par Pékin de soja et de GNL, une commande de 200 avions Boeing à finaliser, et surtout la poursuite de la livraison de terres rares sur lesquelles les Chinois avaient, avant le compromis de Busan, mis en place un droit de contrôle extraterritorial sur leur utilisation dont ils ont confirmé la levée. De leur côté, les Chinois ont obtenu la poursuite de livraisons de puces indispensables au développement de l’intelligence artificielle par la Chine, malgré l’opposition d’une partie de l’establishment militaro-industriel américain.

C’est sur Taiwan que les positions des deux parties étaient attendues. Le président Xi Jinping a  souligné dans un avertissement explicite qu’ « une mauvaise gestion de Taiwan conduirait à la confrontation et au conflit ». Le message paraît avoir été parfaitement entendu. Le secrétaire d’Etat Marco Rubio, sur place, a indiqué que la politique américaine n’avait pas changé, les États-Unis souhaitant conserver un « statu quo » à la situation de Taiwan. Mais c’est dans l’avion de retour que le président Trump a déclaré « qu’il ne voyait pas pourquoi on parlerait d’indépendance et que les États-Unis n’avaient nul besoin de venir faire la guerre à 15 000 km  ». Sans « s’opposer » explicitement à l’indépendance de Taiwan ce que, dit-on, les Chinois auraient souhaité, l’expression du président américain, sans sortir de l’ambiguïté stratégique dont s’était départi autrefois le Président Biden en faveur de Taïwan, a été aussi loin que possible. Concernant les ventes d’armes américaines à Taïwan dont une livraison pour un montant de 11 milliards a eu lieu en début d’année tandis qu’une autre livraison pour un montant de 14 milliards est en attente, le président américain a réservé sa réponse, précisant « qu’il gardait un levier ». Ce sera un test. La visite de la présidente du Kuo MinTang, majoritaire à l’assemblée de Taiwan, qui avait eu lieu quinze jours avant la visite du président américain, était dans tous les esprits. Pékin avait voulu démontrer qu’une réunification pacifique et une désescalade menant à la réunification le moment venu, par adhésion progressive de l’opinion taïwanaise, restait une option possible.

L’Iran a été aussi évoqué dans les entretiens. La réouverture du détroit d’Ormuz est en effet cruciale pour les deux parties à des titres différents. Pour le président Trump, on sait qu’il s’agit de sortir d’une difficulté politique intérieure sans délai avant les échéances des élections à mi-mandat. Pour le Président chinois, il est important que les partenaires commerciaux de la Chine, en particulier en Asie, ne connaissent pas de récession économique du fait de l’impossibilité de recevoir les livraisons d’intrants pour les engrais qui transitent pour près de 50 % par le détroit d’Ormuz et qui sont nécessaires à la productivité agricole. Une récession économique dans ces pays d’Asie, aurait un impact sur l’économie chinoise en général où les exportations représentent plus de 20 % du PNB. Les deux dirigeants ont ainsi affirmé la nécessité de ne pas recourir à la force pour ouvrir le détroit d’Ormuz et de ne pas admettre de droits de péage de la part de l’Iran.

On peut donc considérer que cette visite du président américain en Chine, la première depuis sept ans, a été un succès. La notion de « stabilité stratégique constructive » va être dans les prochains mois, au cœur d’une relation qui reste éminemment compétitive. D’ores et déjà, on peut s’interroger sur la réaction chinoise devant les atermoiements de la perspective d’accord entre l’Iran et les États-Unis, remise constamment en cause par des déclarations guerrières du président Trump envers l’Iran. Les Chinois ont confirmé que le président américain envisageait de se rendre au sommet de l’APEC à Shenzhen au mois de novembre. Le président Xi Jinping pourrait venir aux États-Unis en décembre pour le G20. Aussitôt après, les 19 et 20 mai, a suivi la visite du président Poutine qui était la 40e rencontre entre les deux hommes. Le prétexte était la célébration du 30e anniversaire du « traité de bon voisinage et d’amitié » entre les deux pays. Cette visite, prévue depuis longtemps, avait pour objectif de consolider encore un peu plus, si nécessaire, la relation entre la Chine et la Russie. Plus d’une dizaine d’accords économiques ont été signés entre les deux pays. On note toutefois que, pour des raisons techniques semble-t-il ,la décision finale concernant le financement du pipeline Power of Siberia 2, dont il avait déjà été question à Tien Tsin au sommet de l’organisation de la coopération de Shanghai fin août 2025, destiné à acheminer du gaz de Yamal au Nord de la Russie jusqu’en Chine en passant par la Mongolie sur une longueur de plus de 4000 km, n’a pas été encore finalisé.

Mais le plus important est certainement la déclaration qui a été adoptée de lancement d’un ordre multipolaire dont la Chine et la Russie se veulent désormais officiellement les promoteurs. L’objectif de cette déclaration est de formaliser la transition entre un monde unipolaire dirigée par l’Occident et de prendre en compte le déplacement des centres de gravité, le plus grand nombre d’organisations régionales et interrégionale, les interconnexions existant entre de nombreux pays sur tous les continents et leurs interdépendances, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et les nouveaux systèmes de financement alternatif, c’est-à-dire les efforts de dé-dollarisation, les corridors logistiques eurasiatiques, l’intégration du Golfe et de l’Asie sur le plan énergétique et de souligner le partenariat entre la Russie et la Chine.

La déclaration de Pékin veut proposer un agenda global de paix et de développement qui puisse faire face aux dangers de fragmentation de la communauté internationale et au retour de la « loi de la jungle ». Pour cela, certains principes sont énoncés comme celui de l’ouverture du monde, celui de coopérations inclusives et mutuellement bénéfiques, le principe d’une sécurité égal et indivisible, le principe de la démocratisation des relations internationales avec l’amélioration du système de gouvernance globale et enfin le respect de la diversité des civilisations et des valeurs.

On retrouve très largement dans cette rhétorique celle des BRICS de même que les initiatives du président chinois de ces dernières années portant sur la sécurité, le développement, la civilisation et la gouvernance. Dans le contexte conflictuel du monde, la Chine et la Russie continuent donc à chercher à s’approprier le renouveau des relations internationales avec la Chine en arbitre. Évidemment la chronologie de cette déclaration qui intervient juste après la visite du président Trump qui a permis à la Chine et aux États-Unis d’établir un modus vivendi reposant sur une « stabilité stratégique constructive », donne la mesure de la rivalité fondamentale entre deux modèles, celui de l’Occident et celui qui est proposé au sud global.

Par Maurice Gourdault-Montagne