Comment peut-on interpréter la position saoudienne dans le conflit en cours au Moyen Orient ?

Ceux qui connaissent le royaume savent que ses dirigeants disent en général ce qu’ils pensent, et disent aussi en public ce qu’ils disent en privé. Toutefois , quand la situation est critique, leur silence est un choix stratégique, particulièrement quand les enjeux sont élevés et qu’il y a de nombreux « éléments mouvants derrière les rideaux » (des facteurs sur lesquels ils n’ont pas vraiment prise).

Dès le début du conflit dans le Golfe, le ministre des affaires étrangères a affirmé «  le droit absolu de l’Arabie saoudite de prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger sa sécurité, sa souveraineté et son intégrité territoriale, et pour dissuader toute agression ». Certains observateurs ont alors trouvé cette position trop molle et ont suggéré qu’une déclaration plus ferme aurait dû être faite.

Les autorités de Riyad n’en ont pas tenu compte car pour elles, la priorité était de faire ce qu’il fallait pour protéger les citoyens et résidents dans le pays, d’aider les États plus exposés du CCEAG, et de s’assurer que la guerre ne s’étendrait pas en devenant un conflit régional dangereux et sans fin. Il convenait donc d’établir une forme de dissuasion à l’égard de l’Iran tout en gardant la porte ouverte à une solution négociée, partant de la constatation que les pays du Golfe et l’approvisionnement du monde en hydrocarbures constituent les premières cibles de Téhéran.

Face à cela, un engagement direct du royaume dans la guerre n’aurait pas fait militairement une différence pour les Etats-Unis et Israël, qui disposent d’une puissance de feu massive – tout en refusant cependant d’engager des forces sur le terrain – mais aurait accru les risques pour les installations pétrolières et gazières du Golfe, ainsi que pour certaines installations civiles vitales (usines de dessalement et centrales électriques).

Au lieu de faire des déclarations, les autorités saoudiennes ont préféré prendre des mesures symboliques, en demandant par exemple à l’attaché militaire iranien de quitter le pays mais pas à l’ambassadeur, afin de conserver un canal de dialogue. Surtout, le royaume a appuyé fortement la médiation pakistanaise en cours et a poursuivi les échanges téléphoniques réguliers avec le ministre iranien des affaires étrangères.

Naturellement Riyad ne se fait pas d’illusion sur la nature et les ambitions du régime iranien, mais tient compte du fait que ce pays sera toujours un voisin et que des malentendus pourraient avoir des conséquences graves pour le royaume et le Golfe.

Les Saoudiens restent en effet convaincus que si on les avait écoutés en 2015 – lorsqu’ils demandaient que l’accord JCPOA ne se limite pas à la question nucléaire, mais englobe également le programme balistique et l’appui iranien aux milices chiites au Moyen Orient – on n’en serait pas là aujourd’hui.

Par ailleurs, la presse américaine évoque le fait que l’Arabie Saoudite a récemment répliqué discrètement à des frappes sur son sol de milices irakiennes pro-iraniennes, ce qui est très probable mais n’a pas été confirmé officiellement par les autorités saoudiennes. Il y est précisé que les autorités iraniennes ont été informées en avance de cette riposte – pour éviter des pertes civiles – et que cette action était totalement indépendante de l’opération israëlo-américaine. L’objectif de Riyad était en réalité de lancer un avertissement à Téhéran en rétablissant une forme de dissuasion. Ce message a été apparemment entendu.

De même le Financial Times annonce que le royaume aurait proposé à l’Iran un pacte régional de non-agression. Il s’agit probablement de l’une des options envisagées par Riyad dans la perspective de la fin de la guerre. Une telle suggestion aurait évidemment du sens, tout en n’étant pas vraiment une idée nouvelle. La question est surtout comment un tel accord serait mis en œuvre ?

Ce qui est clair en tout cas est que l’Arabie veut éviter la reprise de la guerre et souhaite la réouverture inconditionnelle du détroit d’Ormuz. Si cela se réalise, les autres préoccupations (nucléaire, balistique, milices pro-iraniennes) pourraient alors, aux yeux de Riyad, être négociées dans le cadre d’un format inspiré du processus d’Helsinki.

Par Bertrand Besancenot