Impact du conflit dans le Golfe sur les perspectives d’affaires dans la région

Les protagonistes – Etats-Unis et Iran – souhaitent apparemment éviter de reprendre le combat à grande échelle, car l’Iran a déjà connu des destructions considérables et que le président Trump entend sortir rapidement de l’impasse actuelle.

Le conflit dans le Golfe n’est pas encore terminé et il demeure des incertitudes sur son issue.

Cette guerre est en effet très impopulaire aux Etats-Unis et les milieux d’affaires américains s’inquiètent de son impact sur l’économie du pays. Le président doit donc sauver la face dans la perspective des élections de mi-mandat en novembre prochain.

Le régime iranien s’est quant à lui avéré résilient et les éléments les plus durs des Gardiens de la Révolution s’estiment en position de force car ils sont persuadés que le temps joue en faveur de Téhéran. Nous assistons donc à la poursuite d’une guerre des nerfs qui se traduit par des opérations militaires limitées dans le Golfe.

Le Pakistan et ses alliés (Chine, Arabie Saoudite, Turquie, Qatar) continuent néanmoins leurs efforts de médiation pour tenter de sortir de l’impasse. Ils tablent sur le récent sommet américano-chinois pour inciter Iraniens et Américains à des concessions réciproques. Pékin est en effet le seul pays qui dispose de moyens de pression sur Téhéran, et il est par ailleurs engagé dans un grand marchandage global avec les Etats-Unis. Les positions des deux protagonistes sont certes très éloignées, mais des compromis sont possibles, en particulier sur le nucléaire (où un accord était sur le point d’aboutir sous l’égide des Omanais).

En revanche cette guerre a montré aux Iraniens qu’ils possédaient une arme de dissuasion redoutable en bloquant le détroit d’Ormuz et il faut s’attendre à ce qu’ils monnaient durement sa réouverture (notamment par la levée de sanctions et le dégel de leurs avoirs à l’étranger), car la circulation dans le détroit est la priorité évidente pour Washington et l’ensemble du monde.

Si un accord – même partiel – n’est pas trouvé prochainement, on ne peut cependant pas exclure que les Etats-Unis effectuent une opération militaire « limitée » pour sortir d’Iran le stock d’uranium enrichi ou affaiblir les capacités de défense iraniennes dans le détroit d’Ormuz, et ainsi contraindre Téhéran à faire des concessions. On sait d’ailleurs que le Premier Ministre israëlien fait pression pour « finir le travail » en éradiquant totalement le programme nucléaire iranien.

Dans cette période d’incertitude, les autorités et les milieux d’affaires du Golfe sont dans une posture expectative et ne prennent pas de décisions, dans l’attente de l’issue du conflit. Mais ils réfléchissent aux conséquences prévisibles de cette guerre et certains traits apparaissent déjà :

– Le régime iranien a tenu bon et s’est même radicalisé. Mais si un règlement tarde à se réaliser – compromettant la reprise de l’économie pour reconstruire le pays – on ne peut exclure que de nouvelles « émeutes de la faim » ébranlent ultérieurement le pouvoir des Gardiens de la Révolution.

– L’administration Trump a perdu beaucoup de sa crédibilité dans le monde du fait des tergiversations du président et de l’absence évidente d’une véritable stratégie de sortie de la crise.

– Même si les pays du Golfe souhaitent toujours le maintien de la protection sécuritaire américaine, ils entendent diversifier leurs partenaires pour sortir de la tutelle américaine qui a fait d’eux des cibles pour l’Iran. Cela n’est pas vrai pour les Emirats Arabes Unis qui souhaitent un renforcement de leur coopération avec Israël et les Etats-Unis afin d’assurer leur sécurité ; mais les autres pays du Golfe entendent, eux, accroître leur coordination avec les grands pays sunnites de la région (Pakistan,Turquie, Egypte) pour contenir les ambitions subsistantes iraniennes, tout en évitant de subir l’hégémonie d’Israël à laquelle prétend Netanyahou.

– La Russie bénéficie temporairement de l’aubaine de l’envolée des prix du brut, mais c’est surtout la Chine qui devrait apparaître comme le grand gagnant de ce conflit, en apparaissant – au détriment des Etats-Unis – comme un pays responsable et facilitateur de paix.

Quel impact cette situation devrait avoir sur le climat des affaires dans le Golfe ?

Il est d’abord clair que l’image de la région – comme pôle de stabilité, de développement et de loisirs – s’est dégradée et que beaucoup dépendra de la durée du conflit et des modalités de son issue. En réalité les différents pays ont été affectés différemment :

– Les EAU ont été le pays le plus touché par les frappes iraniennes, alors qu’il paraissait être l’Etat emblématique du « paradis » golfique. Il est certain que les touristes attendront un peu pour revenir, que l’immobilier de Dubaï sera affecté et que des capitaux se sont déjà envolés vers Singapour. Mais le pays a des ressources et entend défendre son modèle, même s’ il devra trouver un narratif renouvelé et accentuer la diversification de son économie en tablant sur les nouvelles technologies. En quittant l’OPEP, il montre sa volonté d’accroître sa production de pétrole pour en tirer le plus de profit avant la diminution de la demande mondiale ; et il marque ainsi sa volonté d’autonomie à l’égard de Riyad.

– Le Qatar a été durement touché dans ses infrastructures gazières, alors qu’il avait une relation de confiance avec Téhéran et qu’il partage le même gisement gazier. Néanmoins ses ressources sont très importantes et il devrait poursuivre sa politique de développement de l’exportation de GNL et de « soft power » dans les domaines du sport , de la culture et de l’évènementiel.

– Le Koweït a lui aussi été frappé sérieusement, mais il devrait poursuivre une politique prudente entre ses grands voisins et renforcer comme les autres pays de la région la diversification de son économie.

– Bahrain a subi des attaques iraniennes répétées car il abrite la Ve flotte américaine, qu’il a signé les accords d’Abraham et qu’il est gouverné par une dynastie sunnite régnant sur une population majoritairement chiite. Il continuera cependant de bénéficier de la protection et de l’assistance de ses parrains saoudien et émirien.

– L’Arabie Saoudite est sans doute le pays de la région le moins touché par les frappes iraniennes, car c’est « l’autre grand pays » du Golfe, qui plus est « Gardien des Lieux Saints de l’Islam » – que Téhéran doit donc ménager – , qu’il est moins dépendant du détroit d’Ormuz (grâce à son terminal pétrolier de Yanbu sur la mer rouge) et qu’il peut jouer un rôle de médiateur avec les Etats-Unis, car MBS est devenu l’interlocuteur privilégié de Trump dans la région. Le royaume a pu compenser financièrement la diminution de ses exportations de pétrole par l’envolée des cours du brut, mais sa dépendance aux hydrocarbures demeure importante pour réaliser les grands projets de développement de sa « Vision 2030 ». Etant donné l’incertitude sur l’évolution des cours du brut, il continuera donc à chercher à attirer les investisseurs internationaux en se présentant comme un grand pays responsable et au potentiel encore largement sous-exploité (richesse minière , tourisme , développement de ses infrastructures etc … )

– Le sultanat d’Oman n’a quasiment pas été affecté par les frappes iraniennes car il a traditionnellement de bonnes relations avec Téhéran et qu’il joue même un rôle de médiateur entre Iraniens et Américains. Il continuera à diversifier son économie car ses ressources en hydrocarbures sont limitées.

En somme, sauf dans le cas – qu’on ne peut pas exclure totalement – d’une escalade incontrôlée entre Washington et Téhéran, la région du Golfe devrait – grâce à ses fonds souverains – absorber avec le temps les conséquences de la crise et poursuivre son schéma de développement, mais en tirant les conclusions de ce conflit : nécessité d’accroître la diversification de son économie et de ses partenaires, recherche de nouvelles routes notamment pour l’exportation de ses ressources ( en passant par la Syrie ? ), définition d’un arrangement régional avec l’Iran, renforcement de la coopération avec la Turquie et le Pakistan, adoption d’un narratif renouvelé pour promouvoir les atouts d’une région qui aura – espérons-le – réussi à sortir dans des conditions acceptables d’une crise grave, qui aurait pu sinon avoir des effets négatifs considérables sur l’économie mondiale.

Il convient cependant de faire preuve de prudence quant aux perspectives de sortie de conflit. Mais des opportunités se présentent pour les travaux de remise en état des installations endommagées dans le Golfe ainsi que de sécurisation des sites susceptibles d’être à nouveau visées. Les entreprises françaises ont donc sans attendre l’occasion d’en profiter, car la France s’est révélée être une alliée fiable en contribuant à la protection de plusieurs pays du Golfe.

Par Bertrand Besancenot